Ce qui demeure
Un dernier tour du vallon, pour compter non ce qui s'est perdu, mais ce qui a laissé une trace.
La route quitte toujours la vallée après Buhl, et la bifurcation s'enfonce toujours vers la gauche. On y revient une dernière fois, pour faire le tour de ce qui reste. Il faut seulement, cette fois, compter autrement : non plus ce qui s'est perdu, mais ce qui a laissé une trace.
D'abord ce qui tient debout. Les deux tours, le transept et le chevet, épaulés de leurs contreforts, classés à l'aube des années 1840 et repris de 1860 à 1870 ; ce que l'on voit doit aussi quelque chose à ces chantiers. Devant eux, à la place de la nef, le cimetière du village. À l'intérieur, le sarcophage des sept moines tués en 926 et le gisant d'Eberhard se font face. Dans la pierre, on trouve encore un chien, un âne et un lion. À l'entrée, le Hugstein n'est plus qu'une ruine, celle du château d'où partit, dit-on, un cercueil trop lourd.
Puis ce qui ne reste qu'en partie, ou qu'en nom. Sur l'éperon du Corneliberg, Saint-Corneille n'est plus qu'une arase de murs au ras de l'herbe ; une colonnette sculptée d'un lévrier, l'animal des armes de Murbach, est partie au musée de Saint-Amarin. Au village, le cadastre garde des noms que personne n'emploie plus comme des lieux : Clostergarten, le jardin du cloître ; Kustereimatt, le pré du sacristain. Ils disent que les maisons d'aujourd'hui se sont bâties dans l'enceinte de l'abbaye.
Le reste est ailleurs. La barbe d'un moine est à Strasbourg. Les livres sont à Colmar, et en Carinthie, à Saint-Paul du Lavanttal, où les moines de Saint-Blaise les ont emportés. Le Dracol est à Colmar, dans le manuscrit 45, parmi des chroniques. Velleius, le soldat, ne vit plus que dans un imprimé de Bâle, et dans la copie que le jeune juriste fit à la main l'année d'après la découverte. Des parchemins ont couvert des pots de confiture ; on le raconte, du moins.
Il reste un geste. Au bord du chemin de Buhl, une statue reçoit encore des cailloux. On ne voit pas toujours qui les pose. On les trouve en petits tas, au pied de la pierre, et d'autres viennent s'y ajouter. De tout ce que le vallon a compté, c'est la seule chose qui se fasse encore.
Il n'a fallu ni bataille ni capitale. Il a suffi d'un ruisseau, d'un chagrin et de mille ans.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- les parties conservées de l'abbatiale, le classement au titre des monuments historiques et les restaurations de 1860-1870 (Inventaire général ; base Mérimée) ; le cimetière dans l'emprise de la nef ; le sarcophage des martyrs et le gisant d'Eberhard (base Palissy) ; le bestiaire du chevet et le lion du portail ; Lorette (1693), la ruine du Hugstein, la chapelle Saint-Gangolf debout ; les arases de Saint-Corneille et la base de colonnette au lévrier déposée au musée de Saint-Amarin (Gava, 1953-1954) ; les lieux-dits Clostergarten et Kustereimatt (cadastre de 1823) ; la barbe de Greidt (AVES, V 108/16) ; la dispersion des livres (Colmar, Saint-Paul du Lavanttal) ; le manuscrit 45 de Colmar ; l'édition de Velleius (Bâle, 1520) et la copie d'Amerbach (1516).
- Tradition déclarée
- le cercueil trop lourd ; les parchemins sur les pots de confiture.
- Inféré
- les maisons du village bâties dans l'enceinte, d'après la vue de 1726 et le cadastre.
- Choisi
- la statue du chemin de Buhl et ses cailloux votifs, observation de l'auteur, comme dernier geste encore vivant.
- Choisi encore
- « à l'aube des années 1840 », qui couvre les deux dates données par les notices (1840 et 1841).
- Ouvert
- la présence actuelle de la colonnette au musée de Saint-Amarin.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.