Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Le podcast · Saison 1 — Le Vivier des pèlerins

Murbach, le vallon des princes

La nouvelle d'une traite : vingt-deux pièces en quatre épisodes, telles qu'elles sont écrites pour la voix.

Chaque pièce s'ouvre sur son ardoise de date et de lieu. Les paroles citées entre guillemets sont celles que les sources conservent ; ce qui relève de l'inféré, du choisi ou de la tradition est déclaré dans le registre de chaque pièce, et les faits sont établis dans le récit historique.

Sommaire

Les épisodes et leurs pièces
  1. Épisode 1 · La fondation
  2. PPrologue4 min
  3. 1L'homme repoussé3 min
  4. 2Le comte qui avait perdu son fils4 min
  5. 3Le maître d'école4 min
  6. ALe siècle le plus haut3 min
  7. Épisode 2 · Le fer et la pierre
  8. 4L'aube sans cloche3 min
  9. 5Le retour4 min
  10. 6La malice du tailleur5 min
  11. 7Le prince de cire2 min
  12. 8Le prix de la pierre3 min
  13. BLe siècle des murs4 min
  14. Épisode 3 · Le long crépuscule
  15. 9Les treize4 min
  16. 10Dracol Waida4 min
  17. 11Le chat noir4 min
  18. 12Le témoin unique4 min
  19. 13La barbe3 min
  20. CLe siècle du bois4 min
  21. Épisode 4 · Les trois démolitions
  22. 14La première pioche3 min
  23. 15Seize quartiers3 min
  24. 16Les portes ouvertes2 min
  25. 17Eichstätt2 min
  26. ÉCe qui demeure3 min

Épisode 1La fondation

P Prologue

Aujourd'hui, la route de Buhl.

Il existe, en Haute-Alsace, des lieux qui ne se livrent pas d'un seul regard. On croit connaître la province pour ses vignes rangées au cordeau, ses villages aux façades peintes, ses clochers posés comme des repères dans la lumière du Rhin ; puis la route quitte la plaine, remonte la vallée de Guebwiller, dépasse Buhl, et soudain l'Alsace change de visage. Elle se resserre, se tait, devient montagneuse et secrète. Une bifurcation s'enfonce vers la gauche : c'est là que commence le vallon de Murbach.

À mesure que l'on avance, le monde ordinaire paraît se refermer derrière soi. Les maisons se font plus rares, les pentes se rapprochent, les forêts descendent jusqu'au bord du chemin. Ce n'est plus l'Alsace des larges horizons, mais celle des replis vosgiens, des combes humides, des sources rapides et des versants où la lumière se fragmente entre les branches. Au-dessus, quelque part vers les hautes chaumes, le Grand Ballon domine toute la contrée ; en bas, le ruisseau de Murbach cherche sa voie vers la Lauch, comme s'il portait encore dans son nom la mémoire des eaux anciennes, des marais et des étangs disparus.

Le vallon n'est pas vaste. Il n'a rien des grands théâtres de l'histoire, rien des plaines où s'affrontent les armées ni des capitales où se décident les royaumes. L'air y devient plus frais, presque immobile. Aux saisons sombres, les brumes s'y attardent ; aux beaux jours, le vert des pentes enveloppe les pierres d'une douceur profonde.

C'est au cœur de ce repli que se dressent encore les deux tours et, devant elles, à la place de la nef, le cimetière du village. Elles ne surgissent pas avec l'assurance orgueilleuse d'une cathédrale de ville ; elles apparaissent plutôt comme une présence survivante, arrêtée au milieu du silence. En automne, lorsque le soleil descend derrière les crêtes, la lumière ne vient plus les toucher qu'au zénith : alors seulement, elle nimbe le grès rose d'une pâle clarté. Le reste du jour, la montagne les garde dans une ombre tendre, et l'on comprend que ce lieu ait pu attirer les hommes qui cherchaient à fuir le fracas du siècle.

Car il faut imaginer Murbach avant Murbach : avant les pierres romanes, avant les abbés princes, avant les chartes scellées par les rois et les empereurs. Il faut imaginer un vallon plus sauvage encore, un fond humide hérissé de rochers, les eaux lentes d'un étang, le bruit du ruisseau sur les pierres, les pas des bêtes dans les bois, et, au débouché de la montagne, la plaine alsacienne déjà cultivée, déjà habitée, déjà tournée vers le Rhin. Le lieu tient tout entier dans ce voisinage : au débouché, le monde des hommes, des routes et des villages ; au fond, un refuge étroit, presque caché.

Qui pourrait deviner, devant cette paix, qu'il contemple les ultimes vestiges de l'une des plus puissantes abbayes de l'ancien Saint-Empire ? Qui songerait que ce vallon discret, perdu entre Guebwiller, Buhl et les pentes du Grand Ballon, fut jadis un foyer de prière, de savoir, de pouvoir et de légende ? Ici passèrent des moines, des comtes, des rois, des copistes, des princes, des soldats et des paysans en révolte. Ici le chagrin d'un père devint une fondation, et le silence une bibliothèque. Tout a commencé par une route qui se détourne de la vallée, et par deux tours de grès rose au fond d'un vallon d'Alsace.

Page et registre de la pièce · Le chapitre du récit historique

1 L'homme repoussé

728, le débouché du vallon.

L'homme qui remonte la vallée marche d'un pas égal, sans se retourner. Tout ce qu'il possède tient sous son bras : une règle, quelques reliques, un petit livre que les copistes diront de lui. Par deux fois, plus bas dans la plaine, des portes se sont fermées à son passage — c'est du moins ce que la mémoire du pays retiendra. Il ne s'en étonne plus : les gens d'ici voient passer des moines étrangers, maigres, précédés d'aucune armée, et ils ferment. Il bénit les seuils et reprend la route.

Puis la vallée se resserre. À sa gauche, Pirmin aperçoit l'entaille. L'odeur d'eau dormante vient d'abord ; ensuite l'étang cerné de roseaux, l'îlot au milieu et, au-delà, la gorge sombre où le bruit d'un ruisseau monte entre les rochers. Sous ses sandales, le fond détrempé cède. N'importe quel intendant dirait : rien à tirer de là. Pirmin s'arrête pourtant. Il cherche du regard un champ, un péage, la fumée d'un voisin : rien. Un désert à une heure des vignes, assez vide pour ne rien lui rappeler et assez pauvre pour ne tenter personne. Il a fondé assez de maisons pour reconnaître la seule richesse qui ne se pille pas.

Au bord de l'eau, les hommes du comte l'attendent. Cette fois, personne ne ferme. L'un d'eux avance dans la boue et lui tend la main pour gagner l'îlot ; Pirmin hésite avant de la prendre, comme s'il avait oublié ce que vaut une invitation. Leur maître, sait-il, a perdu son fils ; c'est lui qui l'a fait chercher jusqu'ici. Sur l'île, des hommes venus de plusieurs provinces se taisent à son approche : ils attendent une règle. La maison existe déjà sur parchemin — un roi lui a scellé l'immunité l'été d'avant — ; il lui manque tout le reste. La mémoire des moines placera plus tard ici des cellules de claies d'osier, à la manière d'Irlande ; ce printemps-là, Pirmin ne voit encore que les roseaux à couper, la terre à drainer et les regards tournés vers lui. Le 12 mai, l'évêque de Strasbourg y ajoute un parchemin rare entre tous : la maison élira librement son abbé et ne relèvera que de Rome et du roi. L'exilé fait nommer Romanus — un autre que lui — et donne à la maison son nom de baptême : Vivarius Peregrinorum, le vivier des pèlerins. Un vivier garde vivant ce qui vient d'ailleurs.

Lui ne restera pas. Il bâtit, il remet les clefs, il part ; c'est son ordre à lui, et il ne l'a jamais écrit. Quelque part vers le nord, d'autres portes fermées l'attendent.

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2 Le comte qui avait perdu son fils

Vers 737, le vallon de Murbach.

Il n'a plus besoin de guide pour descendre au vallon. Des années qu'il vient, et les yeux se sont éteints si lentement que les pieds ont eu le temps d'apprendre le chemin — le pont, le gué, le coude où le froid tombe des rochers comme d'une main. Eberhard s'arrête là où le bruit change, où l'air se charge de la fraîcheur humide du ruisseau. L'eau sonne plus clair devant l'enceinte : les moines ont dégagé le lit, posé des pierres. C'est à cela qu'il mesure désormais son œuvre, à l'oreille.

On le mène au chapitre. Il connaît chaque voix : celle de Romanus d'abord, à qui il parlera ce soir, et celles que la charte disait rassemblées de diverses provinces ; il s'amuse encore, après tout ce temps, d'entendre le latin se colorer différemment dans chaque bouche. Un jeune frère lit. Le comte n'écoute pas les mots ; il écoute le lieu. Le feu. Une toux. Dehors, le vent dans les sapins, ce grand bruit de mer qu'il n'a jamais su nommer.

Il a donné ses terres du sud jusqu'à Delle, les vignes du piémont, les forêts jusqu'aux crêtes. Il a tracé son signum, quand sa main voyait encore ce qu'elle traçait. Tout cela pour un fils dont il ne prononce plus le nom — non qu'il l'ait oublié : il le garde, comme on garde la dernière braise en la couvrant. Sa femme, Hemeltrude, a pris le voile de son côté ; ils se sont quittés vivants, chacun vers son cloître, et ce veuvage-là ne porte pas de nom. Les moines prient pour l'enfant à chaque office. Jour et nuit, quelqu'un dans ce vallon pense à son fils. Aucun trésor au monde n'achète cela ; lui l'a acheté.

Ce soir, il demandera ce qu'il est venu demander : une place, la dernière. Pas celle du fondateur — celle du plus pauvre des frères, un lit dans le dortoir commun, et qu'on ne lui serve rien que le pain de seigle des autres. Il sourit dans son noir. L'Étichonide, riche entre les riches, a mis toute une vie à comprendre ce que le plus jeune novice sait en arrivant : on n'entre pas ici pour donner.

Le vent retombe. Quelque part au-dessus de lui, dans la charpente, une poutre travaille. Elle tiendra plus longtemps que nous tous, pense le comte. Jadis, cette pensée l'aurait désolé.

Il est des soirs où la mémoire remonte seule, comme l'eau qu'on a détournée et qui retrouve son lit. Le comte revoit les années d'avant : les chantiers, les chartes, les donations — et ce vide que rien ne comblait. Du Brisgau à la trouée de Belfort, des terres qu'il ne savait plus compter, et personne à qui les remettre. Il a longtemps cherché quelle faute valait cela, à lui et à Hemeltrude ; il n'a jamais trouvé. Il a trouvé ce vallon, qui n'est pas une réponse, mais qui apaise.

C'est pour cela qu'il l'a fait chercher. Le plus grand fondateur de monastères du temps, et libre de tout, parce qu'on venait de le chasser : Pirmin était alors un étranger deux fois. Moine du Sud, jeté sur les routes dix ans plus tôt par l'invasion musulmane, il avait remonté le monde franc jusqu'au lac de Constance et fondé Reichenau sur son île. Puis le duc d'Alémanie l'en avait expulsé, par haine de Charles Martel, dont il était le protégé : ob odium Karoli, écriront les chroniques. L'exilé cherchait une terre favorable aux Carolingiens : l'Alsace des Étichonides, la famille du comte, la première du pays, en était une. Deux manques se sont rencontrés au bord d'un étang.

Eberhard le revoit descendre le chemin, douze moines de Reichenau derrière lui. Douze, comme il se doit. L'étranger n'avait rien demandé ; c'est le comte qui avait tout offert, croyant racheter une âme et combler un vide avec des vignes et des forêts. Pirmin a bâti, remis les clefs, puis repris la route du nord. Le vallon, lui, est resté. Et ce soir, le vieil homme aveugle n'a plus rien à donner que lui-même.

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3 Le maître d'école

780, la salle des plumes.

L'encre a gelé dans la corne, cette nuit encore. Le jeune moine souffle dessus, la roule entre ses paumes, attend. Devant lui, l'hymnaire est ouvert à la page qu'il reprend depuis trois jours ; entre les lignes latines, d'une plume plus fine, il a glissé les mots du pays — ceux que disent les charbonniers du versant, ceux qu'aucun catalogue n'écrira jamais. Il l'a fait sans permission. Il attend qu'on le lui reproche.

On ne le lui reproche pas : on vient le chercher. Un cavalier est annoncé au débouché, puis démenti, puis annoncé encore ; à none, la cour se remplit de mules crottées et de voix qui ne sont pas d'ici. Le maître d'école du roi des Francs monte à Rome et couche à Murbach. Les frères courent, rangent, se recoiffent. Le copiste, lui, reçoit l'ordre le plus étrange de sa jeune vie : ouvrir l'armarium à l'hôte, et lui répondre.

Il connaît les dos de mémoire, et de la main mieux encore : la troisième armoire ferme mal, la plus haute sent la poix. Il ouvre, s'écarte, et regarde un homme sec, vêtu comme un chanoine de campagne, lire les titres à mi-voix avec un accent qui mange la fin des mots.

L'homme s'arrête à la deuxième tablette. Il ne dit rien pendant le temps d'un Miserere, puis pose deux doigts sur un volume sans le tirer. Ils ont cela, dit-il. Le copiste se penche : c'est le Lucain ; il l'a copié l'hiver dernier, en se plaignant du latin. Il n'est, dit l'hôte, dans aucune des listes qu'il connaisse, et il le répète pour lui-même, comme on vérifie un chiffre.

Alors le jeune homme fait ce qu'on lui a dit de faire et tend le rouleau des manques. Les titres que la maison n'a pas, écrits au fil des années par des mains différentes, certains d'une encre si vieille qu'elle a bruni. Personne ici n'appelle cela autrement que la liste. L'hôte la lit debout, jusqu'au bout, deux fois. Puis il demande ses tablettes et la recopie de sa propre main, lentement, en remuant les lèvres — le plus savant des hommes d'Occident, penché sur l'inventaire de ce qui manque à un vallon.

Au réfectoire, on lui sert ce qu'on sert aux autres : le pain de seigle, le mets au sel, le vin coupé. Il ne demande rien de plus et mange comme un homme qui compte. Entre deux bouchées, il interroge : combien de garçons à l'école, qui enseigne le comput, pourquoi les hymnes portent-ils entre les lignes des mots qu'il ne reconnaît pas. Le jeune moine sent le sang lui monter au visage et avoue la faute. L'hôte repose son couteau et demande si l'on chante mieux, depuis. Le copiste répond que oui. Alors, dit l'hôte, qu'on continue, et qu'on ne le dise pas à Rome.

Il repart à l'aube, avant l'office, pour gagner les cols avant les pluies. Au portail, il s'arrête, se retourne vers la gorge où le jour n'est pas encore descendu, et regarde longtemps — assez longtemps pour que le jeune homme, derrière lui, se demande ce qu'un tel homme peut bien chercher dans un fond de vallée.

Vingt-quatre ans plus tard, une lettre viendra de Tours. Le copiste aura les yeux trop faibles pour la lire seul et se la fera lire deux fois, comme l'autre avait lu la liste. Le maître d'école y écrira qu'il a désiré, lui-même, rester parmi eux.

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A Le siècle le plus haut

Laissons le copiste à ses hymnes et l'hôte à sa route. Il faut ici quitter la salle des plumes et monter d'un cran, comme on gagne la crête pour comprendre le dessin d'une vallée. Ce qu'aucun homme ne voit en un soir, une page peut le dire.

Le siècle qui suit la visite d'Alcuin est le plus haut que le vallon connaîtra. La maison pauvre du fond de la gorge est devenue l'une des grandes abbayes du monde franc : ses terres vont du Brisgau à la trouée de Belfort, et jusqu'à une petite ville au bord d'un lac, loin au sud, qui s'appelle Lucerne et qui appartient aux moines ; ses vignes couvrent le piémont, ses forêts montent jusqu'aux crêtes, et ses troupeaux passent les cols. Charles, que l'on n'appelle pas encore Charlemagne, protège la maison que Pirmin a bâtie, et pousse la faveur jusqu'à la prendre en main : en 792, le roi des Francs inscrit parmi ses titres celui de Pastor Murbacensis, le berger de Murbach. Un vallon où l'on ne voulait rien tirer fournit désormais au palais des conseillers, des livres et des prières.

L'apogée d'une abbaye ne se mesure pas comme celui d'un royaume : elle ne se compte ni en batailles ni en provinces, mais en objets modestes. Des dos de volumes dans un armarium. Des chartes scellées que personne ne conteste. Un scriptorium dont les mains sont assez sûres pour qu'un maître d'école venu du Nord recopie ce qu'on y a écrit. Et des hommes — assez d'hommes pour chanter l'office sans discontinuer, jour et nuit, ce qui était après tout le seul programme.

De cette hauteur, il reste une page. En 885, une main ouvre le registre de la maison et inscrit les noms de ceux qui sont morts sous la règle depuis le commencement : ils sont trois cent quatre-vingt-dix-sept. Rien d'autre que des noms, les uns derrière les autres, sans récit, sans rang, sans le détail de ce que chacun a été. Un siècle et demi plus tôt, des hommes venus de diverses provinces attendaient une règle au bord d'un étang ; on peut désormais les compter.

Ce sont les pertes qui disent la réussite. Une communauté capable de nommer ses trois cent quatre-vingt-dix-sept morts est une communauté qui a duré assez longtemps pour avoir une mémoire. Le chagrin d'un père, cent cinquante ans plus tôt, demandait qu'on priât pour un seul enfant sans nom ; il y a maintenant une liste, et chaque nom qu'on y lit à voix haute est une promesse tenue.

Cette page est aussi une porte. L'Empire que Charles avait tenu se partage, se rétrécit, se querelle ; les protections qui valaient un sceau ne vaudront bientôt qu'une escorte. Vient ce que les historiens appelleront le siècle de fer : les abbés seront des seigneurs ou des otages, les moines compteront leurs greniers avant leurs livres, et la question ne sera plus de savoir ce qui manque à la bibliothèque, mais si elle passera l'hiver.

Le vallon, lui, ne bouge pas. C'est le siècle qui change de main.

On entend déjà, au débouché, des chevaux qui ne sont pas d'ici.

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Épisode 2Le fer et la pierre

4 L'aube sans cloche

4 juillet 926, l'église abbatiale.

Ce matin-là, la cloche ne sonne pas prime.

C'est au silence que le plus vieux des sept comprend que tout est vrai — les fuyards d'hier, la fumée sur Huningue dont parlaient les marchands de passage, les bêtes qu'on a poussées dans la forêt à la nuit. Le père abbé est parti avec les autres, les reliques sur un mulet, les jeunes portant les livres qu'on a pu lier en ballots. Le vallon n'a qu'une issue ; quand on la tient, il est une nasse. Eux sept sont restés. Trop vieux pour la route, trop fidèles pour partir ; nul ne l'a jamais dit.

Ils sont au chœur. Ils ont allumé les cierges comme pour une fête, ce qui est peut-être de l'orgueil, mais Dieu fera le tri. Le plus vieux entonne l'office à l'heure exacte, sans cloche, car l'heure existe même quand on ne la sonne pas. Les voix sont maigres — sept voix dans un vaisseau bâti pour quatre-vingts — et le chant flotte là-dedans comme une barque trop petite.

Le bruit vient d'abord par le sol. Un tremblement de sabots, loin, puis le fer sur les pierres du chemin, puis des cris dans une langue qui ne ressemble à rien de ce qu'ils connaissent — ni latin, ni tudesque, ni roman. Le plus jeune des sept, qui a soixante ans, tourne la tête vers le portail. Le plus vieux pose la main sur son bras et reprend le verset au mot où il l'a laissé : salvum me fac ex omnibus persequentibus me — sauve-moi de tous ceux qui me poursuivent : le psaume de prime du mardi, comme tous les mardis du monde.

Quand la nasse se ferme en bas, il ne reste que le haut. Ils sortent par le cloître, sept vieillards vers la montagne.

Ce qui suit, aucune source ne le raconte, et ce silence-là, il faut le respecter comme on respecte une porte close. Ne restent que des traces : le champ où l'on les rattrapa, entre deux sommets, reçut un nom, Mordfeld, que la montagne porte encore ; l'Église d'Alsace les tint pour martyrs pendant huit siècles ; et le sarcophage qui les rassemble est toujours dans l'église, à hauteur de main.

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5 Le retour

Vers 960, les murs noircis.

La bifurcation n'a pas changé. C'est tout ce qui n'a pas changé. Le chemin qui remonte, lui, s'est refermé par le haut : des noisetiers l'ont pris en écharpe, et l'homme doit écarter les branches avec l'avant-bras, comme on ouvre une porte qui a gonflé. Il a quarante-quatre ans. Il en avait dix quand on l'a descendu de ce chemin-là, un matin de juillet, dans la colonne des jeunes qui portaient les livres en ballots.

Trente-quatre hivers. Il s'était promis de ne pas compter et il a compté chaque année, comme on compte les grains d'un chapelet qu'on ne prie pas.

La cour est un pré. Des bouleaux poussent dans ce qui était le cloître, hauts comme deux hommes : il faut trente ans à un bouleau pour venir là. Le grès est noir jusqu'à mi-hauteur, puis rose au-dessus, à la ligne où les flammes se sont arrêtées faute d'air. Le toit de la nef est par terre, en poutres couchées qui ont plié sans rompre — il en reconnaît une, celle qui travaillait la nuit et qu'on entendait du dortoir.

Il entre par où l'on n'entrait pas, puisqu'il n'y a plus de porte. Dans le chœur, l'herbe a levé entre les dalles et le ciel tient toute la place de la voûte. Le sarcophage est là, à hauteur de main, tel qu'on le lui avait dit : quelqu'un, dans les années d'après, est monté rechercher les sept et les a rapportés ici. Il pose la paume dessus sans savoir quoi demander. L'un d'eux lui avait appris ses lettres.

L'armarium a tenu debout parce qu'il était de pierre. Il est vide, et le fond en est vitrifié par endroits. En remuant les cendres tassées, l'homme ramène un coin de parchemin racorni, gondolé, noir sur trois côtés : c'est une page du registre. Il reste une colonne lisible, une vingtaine de noms, et la moitié d'un vingt-et-unième. Il les lit à voix haute dans le chœur ouvert, l'un après l'autre, sans rien ajouter. C'est le premier office célébré ici depuis trente-quatre ans, et il ne comporte que des noms propres.

Le reste de la journée est sans grandeur, et c'est tant mieux. Il dégage le lit du ruisseau, que les éboulis ont poussé contre l'enceinte ; il arrache les orties d'un carré de terre ; il compte ce qu'il a — un briquet, une serpe, du sel, de quoi manger six jours. Au soir, il fait du feu contre le mur nord, là où la pierre garde encore la chaleur. L'amadou est humide. Il s'y reprend à trois fois.

La fumée monte droit dans la gorge, parce qu'il n'y a pas de vent. C'est peu de chose, une fumée. Mais depuis la plaine, au débouché, un homme qui rentre ses bêtes la voit, s'arrête et regarde longtemps. En bas, on saura ce soir qu'il y a quelqu'un là-haut.

À l'heure de prime, il se réveille seul et chante seul. Pas de cloche : il n'y en a plus, et l'heure existe même quand on ne la sonne pas. Sa voix ne remplit rien du tout — un homme dans un vaisseau bâti pour quatre-vingts —, mais elle ne s'y perd pas non plus, car les murs sans toit ne renvoient rien et laissent tout monter.

Il a un feu, une page brûlée, vingt noms et demi. On ne refonde pas une abbaye : on rallume, et l'on attend de voir qui monte.

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6 La malice du tailleur

Vers 1145, le chantier du chevet.

Le grès se laisse faire le matin, tant qu'il garde la fraîcheur de la nuit. Passé midi, la pierre sèche en surface et le ciseau crie ; le tailleur pose l'outil pour ne pas gâter le grain. De lui, on ne sait rien — ni son nom, ni d'où il venait, ni s'il était seul. On sait ce qu'il a laissé. Sur le banc, une colonnette attend son chapiteau ; il y en aura dix-sept, et il ne commence jamais la suivante sans avoir regardé les autres.

L'ordre vient d'en haut. La maison relève de l'Empire, et l'Empire veut une église qu'on reconnaisse de loin : des assises égales, des joints que l'on pourrait suivre au cordeau d'un bout à l'autre du mur. Le tailleur ne fait rien dépasser. On lui a demandé des colonnettes ; il les rend à la même hauteur, portant la même charge. La commande donnait la mesure. Elle ne donnait pas le visage.

Alors aucune des dix-sept ne ressemble à sa voisine. Répéter irait plus vite ; il ne répète pas. Dix-sept fois, la main doit oublier ce qu'elle vient d'apprendre, et c'est le travail le plus dur du chantier. Une main qui répète s'endort, et une main endormie fend la pierre.

Il donne une base à l'une, la refuse à la suivante, la rend à la troisième : une sur deux. Pourquoi, il ne l'a écrit nulle part, et personne ne l'a écrit pour lui. Peut-être pensait-il au chœur, en dessous, où les moines se répondent verset par verset, d'un côté puis de l'autre. Peut-être seulement à l'œil, qu'il ne fallait pas laisser dormir. La pierre, en tout cas, alterne comme on psalmodie.

Il y a aussi les quatre reliefs qui n'en sont pas. Là, il feint : la pierre ne porte pas la profondeur qu'on lui prête, c'est l'œil qu'on trompe. De près, la surface avoue ; d'en bas, l'ombre y croit. C'est un mensonge qui ne coûte rien au mur et qui rend quelque chose au regard.

Et puis il y a les bêtes. Un chien et un âne qui font de la musique, graves comme des chantres ; un lapin qui porte l'encensoir, appliqué comme un servant d'autel. C'est le monde à l'envers, celui que le siècle aime laisser courir quelques jours par an avant de le renfermer. Ici, on ne le renferme pas.

Dans le même temps, le chantier ose autre chose : des arcs de pierre croisés pour porter la voûte — des ogives, parmi les premières que l'Alsace ait vues. Le tailleur n'en sait rien. On ne sait jamais qu'on est le premier ; on le sait après, et ce sont d'autres qui le savent. Lui sait seulement que, le jour où l'on ôte les cintres, tout le chantier se tait, et qu'on écoute.

Reste le lion qui tire la langue. Sous l'ordre impérial, dans une église qui veut qu'on la reconnaisse de loin, la bête des rois fait la grimace d'un gamin dans le dos du maître. Ce n'est pas un accident de ciseau. Il a fallu la vouloir, la tailler, la poser — et que personne ne la fasse retirer.

Qui l'a permis ? On l'ignore. Mais une pierre posée sur un chantier d'abbaye n'échappe pas à ceux qui le commandent : le maître d'œuvre l'a vue, l'abbé pouvait la voir, et elle est restée. Pourquoi, on ne peut que le proposer, et le donner pour ce qu'il est. Une maison qui a brûlé, qui a compté ses morts et rallumé son feu, sait peut-être mieux qu'une autre que la gravité n'est pas tout. L'Église du temps savait, certains jours, laisser l'âne entrer au chœur ; elle savait que l'ordre supporte le rire. Le lion est resté parce que quelqu'un, en haut, a jugé qu'il ne menaçait rien.

On comptera plus tard les colonnettes, on notera les bases, on décrira le chien, l'âne et le lapin, on écrira que ces ogives furent parmi les premières du pays. Ce sera juste, et ce sera un inventaire. Le tailleur, lui, ne comptait pas ainsi : il comptait en coups, en reprises, en matins où le grès se laissait faire. Il savait que le mur tient parce qu'il est droit, et qu'il vit parce qu'il ne l'est pas tout à fait.

Le soir, en descendant de l'échafaudage, il se retourne peut-être vers le lion. De loin, une grimace n'est qu'une ombre. Il faut savoir ce qu'il y a là-haut. Une église se donne ainsi : pas à ceux qui la comptent, mais à ceux qui s'approchent assez pour voir ce que les mains y ont laissé.

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7 Le prince de cire

Septembre 1228, Saint-Jean-d'Acre.

La chancellerie tient sous une tente, entre le port et les murailles, et tout y colle — la cire, l'encre, les doigts, l'air. Frédéric est à peine débarqué que les parchemins s'empilent déjà. Le pape l'a excommunié ; l'Empire ne s'arrête pas pour autant, il suit son maître outre-mer, avec ses actes à sceller.

L'abbé Hugues attend son tour parmi les solliciteurs, sa bure noire buvant la chaleur. Il a pris la croix, il a passé la mer ; le grès rose de son vallon lui semble d'un autre monde, sous cette lumière blanche qui écrase les ombres à midi. Quand on l'introduit, l'empereur parle. Il parle toujours, dit-on, et en six langues. Il tient à montrer qu'il sait où est Murbach : c'est sa manière d'honorer les gens, leur prouver qu'aucun vallon de l'Empire n'échappe à sa tête.

Le notaire écrit. Le diplôme accorde un péage ; le titre vient par surcroît, comme une fleur de rhétorique : princeps. Pour l'empereur, c'est une ligne dans une journée de lignes, entre un différend génois et une solde en retard — une faveur qui ne coûte rien, à l'ombre d'une muraille franque. L'excommunié fait des princes ; c'est peut-être ce qui l'amuse.

Hugues regarde sécher la cire. Il pense — un bâtisseur pense à bâtir — à un éperon rocheux au-dessus de Buhl, au débouché de son vallon, où sa tour monte peut-être déjà sans lui. Elle dira aux passants ce qu'un parchemin ne sait pas crier : ici commence la terre d'un prince. Le rocher portera son nom. Dehors, la mer fait son bruit de forge.

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8 Le prix de la pierre

16 avril 1291, la lecture de l'acte.

On lit l'acte à voix haute, parce qu'un acte n'existe qu'une fois entendu. Le notaire prend son temps. Lucerne d'abord — la petite ville au bord du lac, loin au sud, que la maison tient depuis le siècle le plus haut —, puis les cours, les droits, les hommes, les biens de la Suisse centrale, un à un, comme on égrène. Berthold de Falkenstein écoute sans bouger.

En face, Rodolphe écoute aussi. Il est vieux, maintenant ; il est roi depuis près de dix-huit ans, et avant d'être roi il a été l'avoué de l'abbaye — celui qui, au nom de la maison, tenait l'épée qu'un moine ne peut pas tenir. Il connaît ces terres pour les avoir défendues. Il sait mieux que personne, mieux peut-être que l'abbé, ce qu'elles valent, et ce qu'elles coûtent à garder.

Le notaire arrive à la somme : deux mille marcs. Puis à la clause qui suit, qu'il lit du même ton. Le roi rend à l'abbaye cinq villages. Il les occupait ; il n'y avait aucun droit. Leur restitution entre dans le prix. Berthold entend la phrase passer, et la laisse passer. Il a compris avant qu'elle finisse : on le paie, pour partie, avec son propre bien. Le protecteur lui rend ce qu'il lui avait pris, et le lui compte.

Il ne proteste pas. Protester supposerait qu'il ait le choix. D'où vient la dette, les parchemins le disent mal ; mais un titre de prince se porte cher, et une tour au débouché plus cher encore. Ceux qui les ont voulus sont morts, la facture est restée. Elle est arrivée devant Berthold comme la neige arrive sur les cols : on ne discute pas avec elle, on cherche par où passer.

Rodolphe le sait aussi. L'acheteur ne fait pas l'aumône, le vendeur ne fait pas le fier. Chacun tient ce que l'autre veut — l'un l'argent, l'autre des terres au sud, sur la route des cols, où le roi voit plus loin que l'abbé.

Berthold appose son sceau. Ici, la cire prend vite. Plus de soixante ans plus tôt, sous une tente d'Acre, un autre abbé regardait sécher la sienne en pensant à une tour ; celui-ci regarde la sienne durcir en pensant à ce qui reste. Le vallon, la montagne, les cinq villages rendus. C'est moins qu'hier, et plus qu'au bord de l'étang.

L'acte ne dit pas ce que pensa l'abbé, ni si le roi sourit. Il dit la somme, les villages, la date. Le reste se tait, et ce silence-là n'a rien de sacré : c'est celui des comptes, qui ne racontent jamais qui a perdu.

Trois mois plus tard, Rodolphe est mort. Le mois suivant, au bord du même lac, des hommes des vallées se jurent assistance contre quiconque voudrait les tenir ; et ceux qui voudront les tenir porteront son nom.

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B Le siècle des murs

Laissons l'abbé à sa cire, et le lac à ceux qui s'y sont juré assistance. Il faut de nouveau monter d'un cran — non plus sur la crête, cette fois, mais sur les rochers où la maison a posé ses tours. Ce que l'acte ne disait pas, les rochers le montrent encore.

Le siècle qui précède la vente est celui des pierres. Vers 1230, Hugues fait monter sa tour sur l'éperon qui domine Buhl, au débouché du vallon ; le rocher prend son nom, le Hugstein, et devient la demeure des abbés. Une génération plus tard, un autre abbé ceint de murs Guebwiller et Wattwiller, puis pose deux châteaux de plus : l'un au-dessus du monastère, « à la manière d'une citadelle », l'autre sur le rocher de porphyre qui surplombe les bains de Wattwiller. La maison qui n'avait voulu qu'un étang et des roseaux se hérisse de guetteurs. Guebwiller, la ville que l'abbaye a vue grandir au pied de son vallon, vit désormais derrière l'enceinte que le père a tracée pour elle — protégée, et tenue.

Les murs ne suffisent pas ; il faut aussi l'épée. En 1261, quand l'évêque de Strasbourg entre en guerre contre ses propres bourgeois, l'abbé de Murbach prend son parti. L'aventure de l'évêque finit l'année suivante, aux portes de la ville, par une déroute. On ne sait ce que l'abbé y perdit ; une chronique lui prête ailleurs cinq cents cavaliers, pour escorter l'entrée d'un évêque à Strasbourg — les chroniques comptent large.

Car tout cela se paie, et la maison n'a qu'une manière de payer : elle engage. Un château, une ville, une dîme passent aux mains d'une famille qui prend la dette à son compte et se rembourse sur ce qu'elle tient. Le gage n'est pas une vente ; c'est peut-être pire, car il laisse le nom au maître et la chose à un autre. En 1311, vingt ans après Lucerne, la citadelle est confiée en fief à un lignage vassal, qui y résidera en commun.

Au bout du compte, ce qui restera tiendra dans une main posée sur le Grand Ballon : trois vallées, trois bailliages, Guebwiller sur la Lauch, Saint-Amarin sur la Thur, Wattwiller au pied de son rocher, quelque deux cent soixante-dix kilomètres carrés. C'est, à peu de chose près, la carte que trouvera la Révolution. Elle porte pourtant un nom qu'elle ignore encore. Le mot de principauté n'apparaîtra qu'au début du XVIe siècle, et la théorie des quatre abbayes princières de l'Empire ne sera formulée qu'au XVe, par un juriste de Bâle. Le prince de cire de 1228 attend toujours sa principauté. Le titre est venu d'abord ; le territoire, en rétrécissant, finira par lui ressembler.

Entre-temps, le vallon vit. En 1305, un abbé rétablit le couvent : de nouveau une table commune, de nouveau un dortoir commun — ce qui veut dire qu'on avait cessé, sans le dire, de manger et de dormir ensemble. En 1318, un tenancier de la plaine reçoit des terres à condition d'entretenir, pour la cour domaniale, un taureau et un verrat. En 1330, le prévôt de Sainte-Marie achète aux moines neuf tonneaux de vin pour quatre-vingt-dix marcs d'argent, puis les leur rend aussitôt en donation. Acheter pour pouvoir donner.

Le 27 mai 1335, le chapitre partage les revenus de la maison en prébendes : à chaque moine sa part, et à chacun désormais de vivre de la sienne. Trois ans plus tard, l'abbé fera bâtir à Guebwiller un château neuf, la Neuenbourg. La maison continue de construire. Elle a seulement cessé de partager.

Dans la salle du chapitre, on a pris l'habitude de compter les voix.

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Épisode 3Le long crépuscule

9 Les treize

1335, la salle du chapitre.

Le plus jeune des treize compte les voix à mesure qu'elles se prononcent. Douze avant la sienne. Il connaît pourtant la décision depuis la veille : on ne réunit pas un chapitre pour demander aux hommes ce qu'ils ont déjà accepté séparément. Sur la table, l'acte attend, avec ses lignes serrées et, au bas, la place laissée aux deux sceaux, celui de l'abbé et celui du couvent. Le notaire relit la date, le vingt-septième jour de mai, puis les mots qui feront de chacun d'eux le maître de sa part. Désormais, chaque prébendier recevra son revenu et pourvoira seul à sa maison, à sa table, à ses gens. Le plus jeune regarde les visages. Aucun ne paraît joyeux. Aucun ne paraît honteux non plus. Ils ont seulement l'air d'hommes qui mettent enfin par écrit une habitude devenue plus forte que la règle.

Trois décennies plus tôt, l'abbé avait rouvert le dortoir commun. On avait remis des paillasses sous la longue charpente, rallumé le foyer du réfectoire, rappelé que la cloche conduisait tous les frères à la même table et au même sommeil. Le plus jeune n'était pas encore né. Il ne connaît cette réforme que par le récit des anciens, et les anciens eux-mêmes ne dorment plus là-haut. Chacun s'est arrangé ailleurs, près de son office, de ses coffres ou de ses serviteurs. Le dortoir n'abrite plus que des lits défaits, des planches disjointes et l'odeur froide des pièces dont personne ne pousse la porte.

Quand son tour vient, il dit oui. Sa voix lui semble plus claire que celles des autres. Le notaire marque le consentement sans lever les yeux. Ainsi finit la vie commune : non par une querelle, ni par une fuite, mais par treize hommes assis autour d'une table, dont le dernier prononce le même mot que les douze premiers.

L'abbé fait alors reprendre la lecture. Le même acte réserve quatre quartauts de seigle prélevés sur les prébendes à la chapelle Saint-Corneille, et huit mesures de vin rouge sur la part abbatiale. À ce nom, le plus jeune relève la tête. La chapelle est plus haut, sur l'éperon du Corneliberg. La mémoire de la maison veut que les premiers solitaires du vivier, avant même Pirmin, y soient montés de leurs cellules pour prier ensemble. C'est là, au moment même où il renonce à partager, que le chapitre envoie encore du pain et du vin. Personne ne relève l'ironie. Peut-être une maison ne sait-elle jamais exactement ce qu'elle abandonne ni ce qu'elle sauve.

L'abbé appose son sceau. Vient le sceau du couvent. On le confie au plus jeune. Il presse la cire avec trop de force ; elle déborde autour de l'empreinte. Il retire ses doigts, tachés de rouge, et pense au vin promis à la chapelle. Puis le chapitre se lève. Les treize sortent un à un, chacun vers sa part.

Il reste seul un moment dans la salle. Au-dessus de lui, sous la charpente, le dortoir commun attend qu'on le ferme. Il monte. La porte résiste, gonflée par l'humidité. Derrière, les couchettes se suivent contre le mur, égales dans la pénombre. Il ne sait pas laquelle fut celle d'Eberhard ; personne ne le sait plus. Le comte avait demandé le lit du plus pauvre des frères. Le plus jeune passe la main sur le bois du premier lit, puis pousse le battant jusqu'à ce que le loquet tombe. Le bruit est bref.

Il n'y aura désormais ni lit du plus pauvre, ni lit du plus riche. Il n'y aura que treize portes.

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10 Dracol Waida

Vers 1475, le scriptorium.

Le cahier est arrivé sans lettre, entre deux comptes de dîme, dans le bagage d'un homme qui venait de Bâle et repartait vers les cols. Quelques feuillets, une écriture pressée, une langue qui n'est pas celle de l'Église. L'abbé l'a lu une nuit et l'a rendu au matin sans un mot, avec l'ordre de le copier. Barthélémy d'Andlau rachète, fait relier, fait recopier : il veut que l'armarium redevienne ce qu'il était au temps où la maison fournissait des livres au palais. Le copiste ne discute pas l'ordre. Il taille sa plume, règle sa page et écrit la première ligne.

Anno domini M°cccc°lvj iar hat der dracol vil wunders vnd groß übel geton.

L'an mil quatre cent cinquante-six, le Dracol a fait bien des prodiges, et grand mal. Il s'arrête sur un mot. Wunders : c'est le mot des miracles, celui des saints qui guérissent et des sources qui jaillissent sous le bâton. Le cahier l'attelle au mal, dans la même ligne. Le copiste recopie les deux tels quels.

Les mots du pays n'ont plus besoin de se cacher sous le latin : ils occupent la page entière, et ce qu'ils portent n'est pas un hymne.

Le texte avance par articles, chacun ouvert du même mot, comme un inventaire. Item, des pauvres invités à un festin, puis enfermés dans la salle, et le feu. Item, le jour de la Saint-Barthélemy, une foule dressée sur des pieux, et lui assis au milieu, qui mangeait. Item, les mères et leurs nourrissons, sur le même bois. Le dernier article est pour des envoyés qui n'avaient pas ôté leur chapeau devant lui : il le leur fit clouer sur la tête, pour qu'il ne tombe pas. Ainsi les confirma-t-il dans leur coutume.

Sa main ne tremble pas. C'est ce qui l'effraie le plus. Les jambages sont droits, les panses rondes, l'encre tient : il copie mieux qu'il n'a copié le psautier l'hiver dernier. Il se surprend à attendre l'article suivant, comme on attend la suite d'un conte à la veillée, et il a honte d'attendre. Les chiffres sont ronds, et énormes. Il ne les corrige pas, car un copiste ne compte pas, il transmet. Il sait pourtant ce que valent les chiffres des chroniques.

La maison a tenu jadis la liste de ses manques, puis celle de ses morts : trois cent quatre-vingt-dix-sept noms, sans récit. Ce cahier est l'inverse. Il n'a que du récit, et pas un seul nom de mort. Des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, et personne pour les lire à voix haute : on ne priera pas pour eux sous leur nom, puisqu'on ne le sait pas.

L'homme de Bâle a dit au réfectoire que le Dracol n'est pas mort, que le roi de Hongrie l'a longtemps tenu enfermé et le garde maintenant près de lui. Le copiste écrit donc la vie d'un homme qui respire encore, quelque part à l'est, et qui ne saura jamais qu'un moine d'Alsace trace son nom à la plume.

Le soir, il reprend les feuillets pour le rouge, qu'on réserve aux fêtes, aux saints, aux titres. Il trace en rouge l'I de chaque Item. Il les trace droits. Il n'a jamais su les tracer autrement.

À complies, il chante avec les autres le psaume du soir : non timebis a timore nocturno, tu ne craindras pas les terreurs de la nuit. Il l'a chanté des milliers de soirs. Ce soir, le verset sonne comme un ordre plutôt que comme une promesse.

L'année suivante, l'abbé et le Dracol mourront tous deux, l'un toujours abbé, l'autre redevenu prince de Valachie pour quelques semaines. Vingt-quatre ans après eux, une presse de Strasbourg tirera la même histoire à des centaines d'exemplaires, et l'on ne copiera plus à la main ce qu'une machine sait répéter.

Il referme le cahier. Des morts, il n'a pas copié un seul nom. Du bourreau, il a copié le nom à chaque page.

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11 Le chat noir

2 juillet 1476, une veillée à Guebwiller.

La chaleur tient encore dans les murs quand on sort les bancs. La cour est une de celles qui s'adossent aux Prêcheurs ; plus bas, les vignes descendent sous le chemin de montagne, et l'on entend, derrière la clôture, les frères qui achèvent complies. La nouvelle est arrivée à midi par un charretier de Buhl : l'abbé est mort au Hugstein, la nuit du premier. Le corps est monté à Murbach. C'est tout ce qu'on sait.

Personne ne pleure. Personne ne rit non plus, pas encore. On se passe la cruche, on chasse les moucherons, et quelqu'un finit par demander comment. Le charretier n'en sait rien. Un homme meurt, on le porte en terre : c'est trop peu pour une ville qui attend depuis vingt-six ans.

Une femme se tait d'abord. Son père était de ceux de 1450, l'année où la ville s'était levée contre l'abbé et avait perdu ses franchises. Il était rentré le soir de la soumission sans rien dire, avait pendu à un clou la pique qu'on ne lui avait pas laissé porter, et n'avait plus jamais prononcé le nom de l'abbé qu'à voix basse, comme on parle d'un mort qu'on ne veut pas réveiller. Il est mort avant lui. C'est cela, au fond, qu'elle ne pardonne pas.

Il faisait nuit au Hugstein, dit-elle.

On se tourne vers elle. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va dire. Elle dit la chambre, la chaise, le valet avec qui l'abbé causait de choses sans importance, comme les grands causent avec ceux qui ne comptent pas. Elle dit que la lumière s'est éteinte. Le valet a pris la chandelle pour aller la rallumer. Elle s'arrête là, parce que c'est là que s'arrête ce qu'elle a imaginé.

Sur le mur des Prêcheurs, un chat passe. Il est noir, ou il paraît noir à cette heure. Un enfant le montre du doigt. Quelqu'un rit.

Quand le valet est revenu, dit-elle, il y avait un chat noir couché en travers de la gorge de monseigneur.

Le rire s'arrête. Un instant plus tôt, personne ne le savait. À présent, tout le monde le sait.

La femme du charretier parle alors des chevaux. On a mis quatre bêtes au chariot, à l'aube, et elles suaient dans la montée comme sous une charge de pierres. C'est peut-être vrai : un cercueil de chêne pèse son poids, et la côte de Murbach est rude. Mais ce n'est plus ainsi qu'on l'entend. Quelqu'un demande ce qu'il pouvait bien y avoir de si lourd. Personne ne répond. La première répond.

À Murbach, dit-elle, ils ont ouvert, et il n'y avait rien dedans.

Elle ne l'a pas décidé. Elle l'entend en le disant.

La ville n'a plus d'épée depuis vingt-six ans. Elle a encore des veillées. On ne pend pas un abbé, on ne le juge pas, on ne lui refuse même pas la terre bénite ; mais on peut lui retirer son corps et le donner à qui l'a pris. Autour d'elle, les voix reprennent l'histoire, l'essaient, l'arrangent. L'un ajoute que les chevaux avaient l'écume aux naseaux, une autre que la chandelle ne voulait pas se rallumer. Elle les laisse faire. Le récit ne lui appartient déjà plus.

Le lendemain, au lavoir, on le savait. Personne ne se souvenait qui l'avait dit.

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12 Le témoin unique

1515, la bibliothèque de Murbach.

Le visiteur est arrivé de Bâle avec une lettre et peu de bagage. La lettre dit Beatus Rhenanus, de Sélestat. Il a trente ans, il parle un latin si propre que les frères le comprennent mal, et il demande les livres anciens. Le frère qu'on lui donne pour guide prend la clef au clou et passe devant. En traversant la cour, il pense à la chapelle Saint-Corneille, où l'on ne dit plus la messe depuis deux hivers, et il espère que le visiteur ne demandera pas à la voir.

La bibliothèque sent la chaux et la souris. Depuis l'abbé Barthélémy, on n'a rien fait relier. On restaure moins qu'on ne range : on redresse les livres tombés, on lie d'une ficelle les ais fendus, et l'on monte aux rayons du haut ce qu'on ne sait plus lire. L'abbé Georges a réduit les prébendes de moitié l'année de son élection. Le frère connaît le prix d'une peau de veau. Il sait qu'on ne la paiera pas pour des livres.

Le visiteur ne s'attarde pas en bas. Il passe devant les psautiers, devant les terriers, devant un recueil de chroniques dont il ne soulève pas le plat. Il monte à l'échelle et redescend avec un volume dont la couverture s'effrite. Il l'ouvre sur le pupitre comme on ouvre une fenêtre.

L'écriture est plus vieille que la maison telle qu'elle est aujourd'hui. Le frère ne saurait la dater. Le visiteur dit qu'elle est du temps de Charlemagne, et le frère hoche la tête sans savoir s'il faut s'en réjouir.

Le premier feuillet commence au milieu d'une phrase. La marge est mutilée, le début manque, et plus loin des pages entières font défaut. Le visiteur lit à voix basse, s'arrête, revient en arrière. Les mots sont collés les uns aux autres ; des lettres manquent, d'autres sont de trop. Il dit que le copiste ne comprenait pas ce qu'il copiait. Le frère pense au copiste, un homme mort depuis sept cents ans qui a tracé des lettres droites sur un sens qu'il ne voyait pas.

Puis le visiteur lit plus haut. C'est un soldat qui parle, dit-il, un certain Velleius, officier de cavalerie qui a suivi son général chez les Germains. Il traduit à mesure, en hésitant. Au bord d'un grand fleuve, un vieillard barbare monte seul dans une barque taillée dans un tronc, traverse jusqu'au camp et demande la permission de toucher le général. Il le touche. Il repart vers les siens en disant qu'il a vu ce jour-là les dieux dont il avait seulement entendu parler.

Le frère regarde par la fenêtre, vers la forêt qui monte aux crêtes. Il ne s'était jamais demandé si les Germains des livres romains étaient ses pères.

Le visiteur ne demande pas à emporter le volume. Il demande qu'on lui en fasse une copie, qu'il paiera. Le frère pense aux prébendes. C'est la première bonne nouvelle de l'année.

L'été suivant, à Bâle, un jeune juriste recopiera cette copie à la main, page après page. Cinq ans après la découverte, un imprimeur en fera un livre. Un correcteur de l'atelier relèvera une faute, reviendra au vieux volume et ajoutera dix pages de leçons à la fin. Puis le vieux volume disparaîtra, sans qu'on sache ni quand ni comment, et la copie faite pour le visiteur disparaîtra aussi.

Du livre que le frère a vu ouvrir ce jour-là, il restera une copie de copie, un imprimé et dix pages de fautes. C'est assez pour entendre le soldat. Le reste est perdu, et la main qui l'avait copié avec lui.

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13 La barbe

23 août 1626, la Neuenbourg de Guebwiller.

On l'a amené de Murbach au matin, par la route du vallon. À la Neuenbourg, on le fait attendre dans une salle basse, debout, entre deux valets qui ne lui parlent pas. Il porte un manteau de drap fin, coupé comme celui d'un clerc de ville, et des bagues à plusieurs doigts. Sa barbe est longue. Sur le haut de sa tête, les cheveux ont repoussé depuis longtemps à la place de la tonsure.

Le château appartient à l'abbaye, et la ville en dessous a poussé sur ses terres. Jean-Walter de Greidt n'est pas chez des étrangers. Il est chez les siens, et ce sont les siens qui ont prêté la salle.

Depuis huit jours, une commission siège ici. Le nonce du pape en fait partie, avec des hommes de l'évêque de Bâle et de l'archiduc ; l'abbé de Saint-Blaise est venu de la Forêt-Noire. Ils ont entendu les moines l'un après l'autre et ont écrit ce que chacun disait des autres.

On le fait entrer. Les commissaires sont assis ; lui reste debout. Le greffier lit ce qu'on lui reproche. Le dossier a d'autres pages, mais celles qu'on lit à voix haute tiennent en peu de mots : l'habit d'un clerc séculier, des bagues aux doigts, une barbe longue, une tête sans tonsure. La sentence suit la lecture.

On ôte d'abord les bagues. Un valet les tire une à une ; il doit forcer sur l'une d'elles, et le greffier les inscrit à mesure sur une feuille. Puis on approche un tabouret. On a fait venir le barbier de la ville. Il a apporté son bassin, son linge et son rasoir, et il s'excuse auprès de personne en particulier. Il coupe d'abord aux ciseaux, à pleines mèches, puis il savonne et passe la lame. La barbe tombe sur le linge. Le nonce regarde. L'abbé de Saint-Blaise regarde ailleurs.

Quand c'est fini, le greffier se lève. Il ramasse une touffe sur le linge, la plie dans un papier et la joint au dossier, comme on joint une pièce.

Ce que pense Jean-Walter de Greidt pendant que la lame passe sur ses joues, aucun papier ne l'a gardé. Le greffier a noté ce qu'on lui a pris, pas ce qu'il a dit, s'il a dit quelque chose. On le voit seulement se lever, porter la main à son menton, puis la baisser. Deux valets le conduisent à une chambre qui ferme au verrou. Il y restera quelque temps.

On ne sait pas ce que sont devenues les bagues. La barbe est à Strasbourg, dans les archives de la ville, avec les pièces de l'enquête ; on ne sait pas par quel chemin elle y est arrivée. Des moines de Murbach, on garde des os dans un sarcophage, et une barbe dans un dossier.

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C Le siècle du bois

Laissons le moine à son verrou, et la barbe à son dossier. Il faut revenir d'un siècle en arrière, et cette fois descendre : non plus vers les rochers où la maison a posé ses tours, mais vers les villages qui la nourrissent. Ce que la bibliothèque ne disait pas, les registres le disent.

En 1506, le Livre des fiefs de l'abbaye écrit ce que doit Wattwiller. Quinze ohmes de vin rouge. À chaque décès, le meilleur catel, « la meilleure tête de bétail ou le meilleur meuble », que l'abbé prend dans la maison du mort. Le lundi, les plaids, où l'on juge les querelles du village et dont les amendes se partagent. Rien de cela n'est neuf, et c'est ce qui le rend lourd. Le fardeau n'a pas de date ; il a un poids, et c'est lui qui se lèvera.

Au printemps 1525, la révolte qui monte de Souabe passe le Rhin. Guebwiller ouvre ses portes aux insurgés, comme beaucoup de villes et de villages d'Alsace ; le couvent des Dominicains et celui d'Engelporten sont mis à sac. L'armée du duc Antoine de Lorraine écrase les bandes à Saverne, puis à Scherwiller. Les sujets de Murbach sont moins durement poursuivis que d'autres, et la chronique de Guebwiller en fait honneur à l'abbé Georges de Masevaux, celui-là même qui, douze ans plus tôt, coupait les prébendes de moitié. La maison encaisse le choc mieux qu'on ne l'aurait cru. Les redevances demeurent.

Elle se cherche alors des appuis plus hauts que ses rochers. Les Habsbourg la tiennent pour un avant-poste et la paient en privilèges. Charles Quint lui accorde le droit de battre monnaie, et un atelier s'installe à Saint-Amarin. Puis Rome unit à Murbach l'abbaye de Lure, de l'autre côté des Vosges, avec ses mines d'argent. Les deux couvents restent distincts, mais n'ont plus qu'un abbé. Il porte les deux armes, le lévrier de Murbach et la main bénissante de Lure, et dispose de deux voix aux diètes de l'Empire.

En 1587, l'Autriche place Murbach en commende. L'abbé est désormais un archiduc, qui gouverne de loin ; les archiducs se succéderont, avec une interruption, jusqu'en 1662. Quand la visite de 1616 trouve un couvent sans vie commune, une sacristie mal tenue, des livres d'église déchirés, c'est d'abord cette absence qu'elle constate. C'est dans cette maison sans maître présent qu'on a rasé un moine.

Puis vient la guerre. Les Suédois entrent à Guebwiller ; quatre ans durant, la principauté est pillée et repillée. Les religieux ont cru mettre à l'abri leur trésor et leurs livres au château de Wildenstein, au fond de la vallée de Saint-Amarin, qu'ils jugeaient imprenable. On raconte qu'un capitaine en vola une partie et alla la vendre à Luxeuil. La communauté se disperse ; on cesse de recevoir des novices. Il vient un temps où il n'y a plus une voix au chœur.

La paix de Westphalie cède à la France les droits des Habsbourg en Alsace. Murbach, qui ne relève que de l'Empereur, se croit hors du lot, et garde pour un temps ce privilège. En 1680, Louis XIV la fait entrer dans sa souveraineté, et Guebwiller devient française. L'abbé reste prince, et la maison garde ses redevances.

La guerre achève ce qu'un registre de 1506 disait déjà de Hartmannswiller, en quatre mots : « tout est devenu bois ».

Sur le toit de la nef, le vieux sapin tient encore. Personne ne monte plus le vérifier.

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Épisode 4Les trois démolitions

14 La première pioche

Août 1738, le chœur dépouillé.

Les hommes sont sur le toit depuis l'aube. On les entend avant de les voir : un pas qui cherche l'appui, une latte qui grince, puis le bruit sec des tuiles qu'on se passe de main en main jusqu'à l'échelle. Sous le talon, c'est du vieux sapin, noirci, que personne n'a regardé depuis qu'on l'a posé. Le grès viendra ensuite.

En bas, dans le chœur, un vieil homme regarde ce qui reste. Bernard de Ferrette est monté de Guebwiller au matin. Il est entré à Murbach en 1691 ; il tient les archives de la maison, et chaque soir il tient aussi son journal. Les images sont parties les premières, roulées dans des toiles. Les autels sont nus. Le Saint-Sacrement a été porté à la salle du chapitre, puis à Saint-Sixte. Sur la pierre des autels, là où étaient les nappes, la poussière dessine des rectangles plus clairs.

Le 4 août, le chapitre a décidé de rebâtir ici, dans le vallon, et non à Guebwiller, où la communauté vit depuis juillet. La décision dit qu'on veut « revenir à cette chère solitude ». Le lendemain, le coadjuteur a posé la première pierre. Il y avait des cierges et du monde ; on a chanté. Les plans sont de Bastucus. Ils sont étalés sur une table de la sacristie, tenus aux coins par des chandeliers dont on n'a plus l'usage.

Ce n'est pas la première église qu'il voit s'ouvrir. En 1692, un an après son entrée, il a vu tomber Sainte-Marie ; l'année suivante, l'ancienne Saint-Sixte, qu'on a rebâtie depuis. Il se souvient du bruit. Celle-ci, on l'ouvre dans la joie d'un retour. Il ne sait pas encore si cela fait une différence pour les pierres.

Au milieu du chœur, une dalle est plus neuve que les autres. Maurus d'Ichtersheim, le doyen, y est couché depuis huit mois. On l'a mis là en hiver, à la place d'honneur, dans une église qu'on croyait faite pour durer. Les ouvriers passent autour sans marcher dessus. Personne ne leur a dit de le faire.

Le 4 mai, on est allé en procession jusqu'à Saint-Corneille. Il se rappelle les bannières dans le chemin, l'herbe mouillée, les voix qui portaient mal dans le vallon. C'était avant la décision. On priait peut-être déjà pour elle.

Le soir, à Guebwiller, il écrit. D'ordinaire, il écrit tout : les morts et leurs vertus, les visites, les querelles des capucins. L'an dernier, il a fait tenir la vie du prince-abbé dans un distique, Bruma dedit mitram, fasces aestate relinquo, l'hiver m'a donné la mitre, l'été je rends les faisceaux. Ce soir, il note la date, la décision du chapitre, la pierre posée, les autels dépouillés, le Saint-Sacrement transporté. Il n'écrit pas que la nef découverte laisse entrer le vent du vallon jusque dans le dortoir vide. Il n'écrit pas les dettes, dont on parle à voix basse au réfectoire. Il n'écrit pas ce qu'il a pensé devant la dalle du doyen.

Le 19 janvier, le chapitre reviendra sur sa décision, prétendument à cause des dettes. Le chantier s'arrêtera, et la première pierre ne portera rien.

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15 Seize quartiers

1764, la salle capitulaire de Guebwiller.

On a tendu la salle. Sur la table, devant les stalles, un grand carton peint est dressé contre un chandelier : seize écus sur quatre rangées, chacun avec un nom au-dessous, et tout en bas, seul, le nom du jeune homme qu'on reçoit aujourd'hui. Au bout du banc, le plus jeune des moines a pris la place que lui laisse son rang. Ils sont dix à porter encore la coule noire. Il compte, par habitude, et trouve dix.

Les bulles sont datées du 11 août. Elles ont été lues ici, à voix haute, devant les mêmes stalles. Le monastère qu'on disait de saint Benoît depuis plus de mille ans devient un chapitre noble, et ses religieux des chanoines. La règle n'est abolie par aucune phrase. Elle cesse d'être citée.

On apporte l'Évangile sur un coussin. Sept chevaliers s'avancent l'un après l'autre. Ils ne jurent pas pour eux-mêmes. Chacun pose la main sur le livre et atteste que le jeune homme compte seize quartiers : seize aïeux nobles, jusqu'aux arrière-arrière-grands-parents, du côté du père comme du côté de la mère. Le greffier écrit leurs noms à mesure. Le jeune homme se tient debout près du carton et regarde ses propres armes, comme s'il les découvrait.

Le moine connaît la plupart de ces noms. Il les a lus ailleurs, dans les registres qu'on garde au trésor. Dès 1506, l'Urbar, le grand registre de la principauté dressait la liste de ses vassaux, « comtes, seigneurs, chevaliers et écuyers », chacun avec ce qu'il tenait de l'abbaye. Deux siècles et demi plus tard, les mêmes familles reviennent, par les femmes et par les branches cadettes. Celles qui tenaient d'elle des fiefs tiennent maintenant ses stalles.

Lui aussi a dû prouver sa naissance, quand il est entré. La maison ne reçoit plus que des nobles depuis longtemps. Mais on la lui avait demandée à la porte, comme une condition, et ensuite on lui avait demandé autre chose. Il avait promis la stabilité, la conversion de ses mœurs et l'obéissance. Il avait chanté le Suscipe, et la communauté l'avait repris trois fois après lui.

Aujourd'hui, personne ne demande au jeune homme ce qu'il promet. On lui demande d'où il vient, et sept hommes répondent à sa place. Puis on le conduit à sa stalle, et il s'assied.

Le moine pense qu'il faudrait dire quelque chose, et il ne sait pas à qui. Il est le dernier entré des dix. Selon toute vraisemblance, il sera aussi le dernier à mourir en moine. Il n'y a pas d'office pour cela.

Le greffier sèche l'encre sur les sept noms. Sur le lutrin, le livre de la règle est resté fermé. Personne ne le range.

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16 Les portes ouvertes

27-29 juillet 1789, Guebwiller.

Ils arrivent par la route, à pied, avec des fourches, des haches, quelques fusils et beaucoup de sacs vides. On les voit venir de loin. Depuis le 25, la vallée de Saint-Amarin est levée, et la nouvelle est arrivée avant eux.

L'homme qui garde la porte a la clef à la ceinture depuis des années. Il est bourgeois de Guebwiller, comme son père avant lui. La porte est de chêne ferré, prise dans le mur qu'un abbé a fait tracer autour de la ville il y a plus de cinq siècles. On ne lui a pas donné d'ordre. Au conseil, personne n'a voulu en donner.

Il tourne la clef. Il tire le premier battant, puis le second, et il se range contre le mur pour les laisser passer. Il ne dit rien. On n'assiège pas Guebwiller, on n'y met pas le feu. On ouvre, et l'on regarde.

Ils vont droit aux maisons des chanoines et au château. On entend céder les portes intérieures, l'une après l'autre, celles qu'il n'a pas eu à ouvrir. Par les fenêtres sortent des chaises, des rideaux, des registres qu'on jette dans la rue et que le vent pousse contre les façades. Les bourgeois se tiennent sur le pas de leur porte. Quelques-uns ramassent ce qui tombe. La plupart regardent.

Le 28, alors qu'on pille encore, le chapitre renonce par écrit. La nouvelle passe de maison en maison. On pille encore le lendemain.

Le soir du 29, ils repartent vers la vallée, les sacs pleins. L'homme referme les deux battants derrière eux, tourne la clef et la remet à sa ceinture.

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17 Eichstätt

1839, Eichstätt, en Bavière.

Le matin, il traverse la place pour aller au chœur de la cathédrale. Il marche lentement, avec une canne. Les gens d'Eichstätt le saluent comme on salue un chanoine, d'un coup de chapeau, sans s'arrêter. Ils savent qu'il est vieux, qu'il est noble, qu'il vient de l'autre côté du Rhin. Ils ne savent pas qu'il est prince.

Benoît d'Andlau a été le dernier abbé de Murbach. Le titre lui est resté quand le reste est parti. Ce titre est né à Acre, en 1228, d'un empereur qui récompensait un abbé de l'avoir suivi outre-mer. Six siècles plus tard, un seul homme le porte encore, dans une ville où personne ne sait le prononcer.

Les livres sont partis avant lui : à l'inventaire de septembre 1789, il en manquait déjà deux cent quatre-vingts. Une partie était passée à Saint-Blaise, dans la Forêt-Noire ; quand Saint-Blaise a été fermée à son tour, ses moines les ont emportés jusqu'en Carinthie, à Saint-Paul du Lavanttal. Le reste est à Colmar. Il les imagine parfois sur des étagères qu'il ne verra pas.

Un jour d'été, un parent venu d'Alsace dîne chez lui. On parle des vignes, des routes, d'un mariage. Au dessert, le jeune homme rit et raconte ce qu'on dit là-bas : que dans la vallée, les ménagères ont couvert leurs pots de confiture avec des parchemins de l'abbaye, parce que la peau tient mieux que le papier. Les chartes de monseigneur, dit-il, gardent les prunes.

Le vieil homme ne rit pas, et il ne se fâche pas. Il demande seulement de quelles prunes il s'agit. Puis il demande si l'on voit encore l'écriture.

Le soir, il essaie d'imaginer la cuisine : la peau tendue sur le pot, la ficelle, une écriture que personne ne lit plus. C'est la seule image de Murbach qui lui vienne sans effort.

Il meurt à Eichstätt cette année-là. Personne, dans la ville, ne sait qu'un prince y est mort.

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É Ce qui demeure

Aujourd'hui, le tour du vallon.

La route quitte toujours la vallée après Buhl, et la bifurcation s'enfonce toujours vers la gauche. On y revient une dernière fois, pour faire le tour de ce qui reste. Il faut seulement, cette fois, compter autrement : non plus ce qui s'est perdu, mais ce qui a laissé une trace.

D'abord ce qui tient debout. Les deux tours, le transept et le chevet, épaulés de leurs contreforts, classés à l'aube des années 1840 et repris de 1860 à 1870 ; ce que l'on voit doit aussi quelque chose à ces chantiers. Devant eux, à la place de la nef, le cimetière du village. À l'intérieur, le sarcophage des sept moines tués en 926 et le gisant d'Eberhard se font face. Dans la pierre, on trouve encore un chien, un âne et un lion. À l'entrée, le Hugstein n'est plus qu'une ruine, celle du château d'où partit, dit-on, un cercueil trop lourd.

Puis ce qui ne reste qu'en partie, ou qu'en nom. Sur l'éperon du Corneliberg, Saint-Corneille n'est plus qu'une arase de murs au ras de l'herbe ; une colonnette sculptée d'un lévrier, l'animal des armes de Murbach, est partie au musée de Saint-Amarin. Au village, le cadastre garde des noms que personne n'emploie plus comme des lieux : Clostergarten, le jardin du cloître ; Kustereimatt, le pré du sacristain. Ils disent que les maisons d'aujourd'hui se sont bâties dans l'enceinte de l'abbaye.

Le reste est ailleurs. La barbe d'un moine est à Strasbourg. Les livres sont à Colmar, et en Carinthie, à Saint-Paul du Lavanttal, où les moines de Saint-Blaise les ont emportés. Le Dracol est à Colmar, dans le manuscrit 45, parmi des chroniques. Velleius, le soldat, ne vit plus que dans un imprimé de Bâle, et dans la copie que le jeune juriste fit à la main l'année d'après la découverte. Des parchemins ont couvert des pots de confiture ; on le raconte, du moins.

Il reste un geste. Au bord du chemin de Buhl, une statue reçoit encore des cailloux. On ne voit pas toujours qui les pose. On les trouve en petits tas, au pied de la pierre, et d'autres viennent s'y ajouter. De tout ce que le vallon a compté, c'est la seule chose qui se fasse encore.

Il n'a fallu ni bataille ni capitale. Il a suffi d'un ruisseau, d'un chagrin et de mille ans.

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