Eichstätt
À Eichstätt, un vieux chanoine traverse la place ; personne ne sait qu'il est prince.
Le matin, il traverse la place pour aller au chœur de la cathédrale. Il marche lentement, avec une canne. Les gens d'Eichstätt le saluent comme on salue un chanoine, d'un coup de chapeau, sans s'arrêter. Ils savent qu'il est vieux, qu'il est noble, qu'il vient de l'autre côté du Rhin. Ils ne savent pas qu'il est prince.
Benoît d'Andlau a été le dernier abbé de Murbach. Le titre lui est resté quand le reste est parti. Ce titre est né à Acre, en 1228, d'un empereur qui récompensait un abbé de l'avoir suivi outre-mer. Six siècles plus tard, un seul homme le porte encore, dans une ville où personne ne sait le prononcer.
Les livres sont partis avant lui : à l'inventaire de septembre 1789, il en manquait déjà deux cent quatre-vingts. Une partie était passée à Saint-Blaise, dans la Forêt-Noire ; quand Saint-Blaise a été fermée à son tour, ses moines les ont emportés jusqu'en Carinthie, à Saint-Paul du Lavanttal. Le reste est à Colmar. Il les imagine parfois sur des étagères qu'il ne verra pas.
Un jour d'été, un parent venu d'Alsace dîne chez lui. On parle des vignes, des routes, d'un mariage. Au dessert, le jeune homme rit et raconte ce qu'on dit là-bas : que dans la vallée, les ménagères ont couvert leurs pots de confiture avec des parchemins de l'abbaye, parce que la peau tient mieux que le papier. Les chartes de monseigneur, dit-il, gardent les prunes.
Le vieil homme ne rit pas, et il ne se fâche pas. Il demande seulement de quelles prunes il s'agit. Puis il demande si l'on voit encore l'écriture.
Le soir, il essaie d'imaginer la cuisine : la peau tendue sur le pot, la ficelle, une écriture que personne ne lit plus. C'est la seule image de Murbach qui lui vienne sans effort.
Il meurt à Eichstätt cette année-là. Personne, dans la ville, ne sait qu'un prince y est mort.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- Benoît-Frédéric d'Andlau-Hombourg, dernier prince-abbé (1786-1790), mort en exil à Eichstätt en 1839, chanoine de la cathédrale ; le titre de princeps accordé à l'abbé Hugues par Frédéric II à Acre en 1228 ; la vente d'une partie de la bibliothèque à Saint-Blaise en 1786, emportée par les moines à Saint-Paul du Lavanttal après la suppression de leur abbaye, le reste saisi et conservé à Colmar ; l'inventaire du 12 septembre 1789 et les deux cent quatre-vingts livres manquants à la bibliothèque.
- Tradition déclarée
- les parchemins de l'abbaye sur les pots de confiture, rapportés en discours indirect par un personnage.
- Inféré
- la vie de chanoine, la canne, l'incognito du titre dans la ville.
- Choisi
- le parent venu d'Alsace, figure sans nom ; le dîner et les prunes ; l'image de la cuisine ; « récompensait un abbé de l'avoir suivi outre-mer », lecture du diplôme de 1228.
- Ouvert
- la date précise de la mort en 1839.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.