Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit historique

Le comte qui avait perdu son fils

Au commencement, il y a un deuil. Un homme vient dans ce vallon enterrer son chagrin. Eberhard est comte, frère du duc d'Alsace Liutfrid, neveu de sainte Odile — le sang des Étichonides, la plus grande famille du pays, héritière des domaines fiscaux et des villae du vieux duché1 Georges Bischoff, notice « Murbach (abbaye et principauté abbatiale) », DHIALSACE ; Christian Wilsdorf, L'Alsace des Mérovingiens à Léon IX, 2011, pour la famille des Étichonides.. Il vient de perdre son unique héritier. Toute cette puissance, ces terres qui s'étendent du Brisgau à la trouée de Belfort, et personne à qui les transmettre. Alors le comte fait ce que font les grands de ce siècle quand la lignée se brise : il la confie à Dieu.

Pour bâtir, il appelle le plus grand fondateur de monastères de son temps — et l'homme est libre, car il vient d'être chassé. Pirmin est un étranger deux fois : moine venu du Sud — de la Septimanie wisigothique, selon toute vraisemblance2 Origine septimanienne de Pirmin : hypothèse dominante, discutée (DHIALSACE ; voir la note sur les sources). —, poussé sur les routes dix ans plus tôt par l'invasion musulmane, il a remonté le monde franc jusqu'au lac de Constance, où il a fondé sur une île l'abbaye de Reichenau. Mais le duc d'Alémanie Theudebald vient de l'en expulser, ob odium Karoli disent les chroniques — par haine de Charles Martel, dont Pirmin est le protégé3 Expulsion de Reichenau en 727 par le duc Theudebald, ob odium Karoli : Hermann Contract, Chronicon, année 727 (MGH, Scriptores, V).. L'exilé cherche une terre favorable aux Carolingiens ; l'Alsace des Étichonides en est une. Une tradition ajoute que ses compagnons et lui furent d'abord repoussés à deux reprises par la population, avant qu'Eberhard ne leur ouvre ses domaines4 Tradition du double refus : Gatrio, I (fondation) ; Legin, 2016. — et une autre, plus fragile encore, les montre élevant sur l'îlot de l'étang leurs premières cellules de claies d'osier et de roseaux, à la manière des moines d'Irlande5 Cellules de claies d'osier sur l'îlot : tradition rapportée par les notices locales (Legin, 2016) ; ni charte ni fouille ne l'atteste..

La chronique d'Hermann Contract montre Pirmin arrivant accompagné de douze moines de Reichenau — douze, comme il se doit6 Hermann Contract, Chronicon, année 727 : Pirmin vient à Murbach avec douze moines de Reichenau.. Les historiens soupçonnent une réalité plus modeste : la réorganisation de la petite communauté préexistante7 Lecture des historiens : DHIALSACE (Bischoff) ; Wilsdorf, 2011.. Le 12 juillet 727, le roi franc Thierry IV appose son sceau et accorde au monastère le privilège de l'immunité8 Diplôme de Thierry IV (12 juillet 727) : Albert Bruckner, Regesta Alsatiae aevi Merovingici et Karolini, 1949, n° 122. ; le 12 mai 728, l'évêque Widegern de Strasbourg y ajoute le droit d'élire librement l'abbé9 Privilège de l'évêque Widegern (12 mai 728) : Chartae Latinae Antiquiores, XIX, n° 671 ; Bruckner, Regesta Alsatiae. L'exemption au sens canonique, qui rattache la maison à Rome, est plus tardive (voir le registre du chapitre)., et renonce pour lui-même à toute juridiction sur la maison : le premier pas vers l'exemption qui fera plus tard de Murbach une maison ne relevant que de Rome et du souverain. La maison est placée sous le vocable de saint Léger, l'évêque martyr d'Autun, parent des fondateurs par les femmes10 Vocable de saint Léger et parenté par les femmes, tenue pour légendaire : DHIALSACE ; Fruland, vie de saint Léger (début du XIe siècle, éd. Pitra)., et reçoit un nom : Vivarius Peregrinorum — le vivier des pèlerins11 Nom Vivarius Peregrinorum : charte d'Eberhard (731/732), éd. Levillain, Vielliard et Jusselin, Bibliothèque de l'École des chartes, 99, 1938, p. 5-41 ; ChLA, XIX, n° 670.. Un certain Romanus en devient le premier abbé12 Romanus, premier abbé : charte de 731/732 (ChLA, XIX, n° 670) ; Bruckner, Regesta Alsatiae..

Sebastian Münster, La Cosmographie universelle, Bâle, 1552, livre III, p. 484 : la notice « Mourbach », sa vignette gravée et la teneur des lettres de fondation.
Sebastian Münster, La Cosmographie universelle, Bâle, 1552, livre III, p. 484 : la notice « Mourbach », sa vignette gravée et la teneur des lettres de fondation.Photographie de l'auteur.

Eberhard tient parole au-delà de toute mesure. Entre 728 et 737, par une série d'actes — dont la charte de 731, l'un des rares originaux mérovingiens parvenus jusqu'à nous13 Charte de 731/732, original mérovingien : éd. Levillain, Vielliard et Jusselin, 1938 ; ChLA, XIX, n° 670., puis, vers 736-737, la donation de Delle et de ses dépendances14 Donation de Delle vers 736-737, avec réserve de droits viagers : DHIALSACE ; Bruckner, Regesta Alsatiae. —, il dote l'abbaye de biens considérables ; à Delle, il se réserve encore des droits sa vie durant. Frappé de cécité, il quitte le siècle, et son épouse Hemeltrude se voue à Dieu de son côté, probablement à Remiremont15 Cécité d'Eberhard et retraite d'Hemeltrude, « probablement » à Remiremont : DHIALSACE (Bischoff).. La tradition de la maison veut qu'il ait fini ses jours au vallon même : Sebastian Münster, en 1552, le dit « faict convers » en son monastère, où il fut enseveli16 Sebastian Münster, La Cosmographie universelle, Bâle, 1552, livre III, p. 485., et son épitaphe — lisible encore en 1705, mais qui n'est pas d'origine — assure qu'il y vécut « vêtu de l'habit du cloître »17 Épitaphe d'Eberhard (Indutus veste claustrali vixit honeste), lisible en 1705, non originale : Theobald Walter, Die Grabschriften des Bezirkes Oberelsass, 1904, n° 2. ; le Dictionnaire de biographie alsacienne le fait au contraire entrer à Remiremont dès 73518 Entrée à Remiremont dès 735 : Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, article « Eberhard ».. Un monument disparu de l'abbatiale donnait au fils perdu un nom, Anifridus19 Monument disparu nommant « Anifridus filius Eberhardi ducis » : Walter, Grabschriften, n° 2. ; Münster, lui, ignore l'épouse et prête l'enfant perdu, noyé, au cousin Mason, le fondateur de Masevaux20 Münster, 1552, p. 485 (fils noyé du cousin Mason) ; inscription du fils de Mason à Masevaux, translaté en 1407 : Walter, Grabschriften, n° 1.. À sa mort, en 747, sans héritier comme il l'avait craint, Eberhard lègue tout21 Mort d'Eberhard en 747 et legs intégral : DHIALSACE ; Bruckner, Regesta Alsatiae.. Pirmin, lui, ne resta pas : il partit fonder Neuwiller et Hornbach, où il mourut en 75322 Fondations de Neuwiller et Hornbach, mort de Pirmin en 753 : donnée usuelle des notices (DHIALSACE ; Vita Pirminii)..

Étage de preuve — ce que ce chapitre affirme est classé dans la note sur les sources : le registre du chapitre II, les légendes et traditions déclarées, les hypothèses savantes débattues.