Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit historique

Le vivier des pèlerins

Le siècle suivant transforme le vallon perdu en l'un des foyers de l'Occident. Les rois francs confirment l'immunité et la libre élection de l'abbé, y ajoutent la franchise des douanes, des droits de justice1 Confirmations carolingiennes (immunité, élection, franchise de péage, justice) : Bruckner, Regesta Alsatiae (diplômes de Pépin et de Charlemagne) ; DHIALSACE.. Charlemagne pousse la faveur jusqu'à prendre l'abbaye en main, en 792, sous le titre de Pastor Murbacensis, le berger de Murbach2 Charlemagne à la tête de l'abbaye, titre de Pastor Murbacensis (792) : DHIALSACE (Bischoff). : le roi des Francs, qui n'est pas encore empereur, inscrit parmi ses titres celui de pasteur d'un vallon vosgien. Les possessions s'égrènent du Palatinat à la Suisse — Sundgau, Brisgau, Argovie, Ajoie, Montbéliard — jusqu'à cette petite ville au bord d'un lac des Quatre-Cantons qui s'appelle Lucerne et qui appartient aux moines de Murbach3 Étendue du temporel et Lucerne : DHIALSACE ; Dictionnaire historique de la Suisse, article « Murbach »..

La communauté elle-même grandit à proportion : quatre-vingts moines à l'apogée carolingien ; et, selon la littérature qui dit le tenir d'un registre de 885, trois cent quatre-vingt-dix-sept moines seraient morts dans ces murs depuis la fondation, en à peine plus d'un siècle et demi4 Liste de 885 des trois cent quatre-vingt-dix-sept moines défunts : Georges Bischoff, notice « Confraternité de prières », DHIALSACE. Chiffre non vérifié sur la source primaire.. Des générations entières d'hommes venus, comme disait une charte, « de diverses provinces »5 « De diverses provinces » : charte de donation (vers 735), d'après Bruckner, Regesta Alsatiae., vivre et mourir entre l'étang et la forêt. Un coutumier du XIIe siècle fixera l'ordinaire de ces hommes avec une exactitude de cellérier : un pain de seigle par jour, un quart de fromage, un mets au sel et un au saindoux, deux coupes de vin — trois en été ; en Carême, deux harengs et une purée de fèves ; le saumon, aux grandes fêtes seulement6 Coutumier de Murbach (XIIe siècle), détail de l'ordinaire : cité par Legin, 2016..

Mais la vraie richesse est ailleurs, dans une salle où grattent les plumes. Vers 850, deux catalogues — la tradition en attribue le soin à l'abbé Iskar — recensent quelque trois cent cinquante titres, et notent scrupuleusement les soixante-seize titres qui manquent encore : une bibliothèque qui tient sa propre liste de désirs7 Catalogues du IXe siècle attribués à l'abbé Iskar, environ trois cent cinquante titres : Wolfgang Milde, Der Bibliothekskatalog des Klosters Murbach aus dem 9. Jahrhundert, Heidelberg, 1968 ; Georges Bischoff, « Une bibliothèque en son siècle », Sources, 2016.. Soixante de ses ouvrages n'existent nulle part ailleurs au nord des Alpes8 Soixante ouvrages sans équivalent au nord des Alpes : Georges Bischoff, « Une bibliothèque en son siècle », Sources, 2016.. Et le plus étonnant est sa part païenne : à côté des Pères de l'Église, les moines lisent les poètes, les orateurs et les historiens de Rome — ils possèdent Vitruve, et un Lucrèce — le De rerum natura, recopié au IXe siècle — qu'aucun autre catalogue carolingien conservé ne recense9 Vitruve et le Lucrèce du IXe siècle au catalogue : Milde, 1968 ; Bischoff, 2016.. Alcuin, le maître d'école de l'Europe carolingienne, s'y arrête en 780 en route vers Rome ; il en gardera un souvenir qu'il confie dans une lettre, un quart de siècle plus tard : « J'ai vu et j'ai aimé la conduite exemplaire de votre louable communauté, et j'ai désiré moi-même rester parmi vous comme l'un des vôtres. »10 Lettre d'Alcuin à la communauté de Murbach : MGH, Epistolae, IV, éd. Dümmler, n° 271 ; traduction française citée d'après Legin, 2016. Le scriptorium produit les Annales de Murbach11 Annales Murbacenses, éd. partielle Grandidier et Ingold, 1900. et, entre les lignes latines de vingt-sept hymnes, des gloses dans la langue des paysans d'alentour — les Hymnes de Murbach, l'un des plus anciens monuments du vieux haut allemand, qui dorment aujourd'hui à la Bodleian d'Oxford12 Murbacher Hymnen, Oxford, Bodleian Library, MS Junius 25..

Étage de preuve — ce que ce chapitre affirme est classé dans la note sur les sources : les hypothèses savantes débattues, la reconstitution du paysage de l'an 720.