Le comte qui avait perdu son fils
Aveugle, le comte Eberhard descend au vallon qu'il a donné — et vient y demander une dernière place.
Il n'a plus besoin de guide pour descendre au vallon. Des années qu'il vient, et les yeux se sont éteints si lentement que les pieds ont eu le temps d'apprendre le chemin — le pont, le gué, le coude où le froid tombe des rochers comme d'une main. Eberhard s'arrête là où le bruit change, où l'air se charge de la fraîcheur humide du ruisseau. L'eau sonne plus clair devant l'enceinte : les moines ont dégagé le lit, posé des pierres. C'est à cela qu'il mesure désormais son œuvre, à l'oreille.
On le mène au chapitre. Il connaît chaque voix : celle de Romanus d'abord, à qui il parlera ce soir, et celles que la charte disait rassemblées de diverses provinces ; il s'amuse encore, après tout ce temps, d'entendre le latin se colorer différemment dans chaque bouche. Un jeune frère lit. Le comte n'écoute pas les mots ; il écoute le lieu. Le feu. Une toux. Dehors, le vent dans les sapins, ce grand bruit de mer qu'il n'a jamais su nommer.
Il a donné ses terres du sud jusqu'à Delle, les vignes du piémont, les forêts jusqu'aux crêtes. Il a tracé son signum, quand sa main voyait encore ce qu'elle traçait. Tout cela pour un fils dont il ne prononce plus le nom — non qu'il l'ait oublié : il le garde, comme on garde la dernière braise en la couvrant. Sa femme, Hemeltrude, a pris le voile de son côté ; ils se sont quittés vivants, chacun vers son cloître, et ce veuvage-là ne porte pas de nom. Les moines prient pour l'enfant à chaque office. Jour et nuit, quelqu'un dans ce vallon pense à son fils. Aucun trésor au monde n'achète cela ; lui l'a acheté.
Ce soir, il demandera ce qu'il est venu demander : une place, la dernière. Pas celle du fondateur — celle du plus pauvre des frères, un lit dans le dortoir commun, et qu'on ne lui serve rien que le pain de seigle des autres. Il sourit dans son noir. L'Étichonide, riche entre les riches, a mis toute une vie à comprendre ce que le plus jeune novice sait en arrivant : on n'entre pas ici pour donner.
Le vent retombe. Quelque part au-dessus de lui, dans la charpente, une poutre travaille. Elle tiendra plus longtemps que nous tous, pense le comte. Jadis, cette pensée l'aurait désolé.
Il est des soirs où la mémoire remonte seule, comme l'eau qu'on a détournée et qui retrouve son lit. Le comte revoit les années d'avant : les chantiers, les chartes, les donations — et ce vide que rien ne comblait. Du Brisgau à la trouée de Belfort, des terres qu'il ne savait plus compter, et personne à qui les remettre. Il a longtemps cherché quelle faute valait cela, à lui et à Hemeltrude ; il n'a jamais trouvé. Il a trouvé ce vallon, qui n'est pas une réponse, mais qui apaise.
C'est pour cela qu'il l'a fait chercher. Le plus grand fondateur de monastères du temps, et libre de tout, parce qu'on venait de le chasser : Pirmin était alors un étranger deux fois. Moine du Sud, jeté sur les routes dix ans plus tôt par l'invasion musulmane, il avait remonté le monde franc jusqu'au lac de Constance et fondé Reichenau sur son île. Puis le duc d'Alémanie l'en avait expulsé, par haine de Charles Martel, dont il était le protégé : ob odium Karoli, écriront les chroniques. L'exilé cherchait une terre favorable aux Carolingiens : l'Alsace des Étichonides, la famille du comte, la première du pays, en était une. Deux manques se sont rencontrés au bord d'un étang.
Eberhard le revoit descendre le chemin, douze moines de Reichenau derrière lui. Douze, comme il se doit. L'étranger n'avait rien demandé ; c'est le comte qui avait tout offert, croyant racheter une âme et combler un vide avec des vignes et des forêts. Pirmin a bâti, remis les clefs, puis repris la route du nord. Le vallon, lui, est resté. Et ce soir, le vieil homme aveugle n'a plus rien à donner que lui-même.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- la cécité d'Eberhard, la perte du fils unique, l'épouse Hemeltrude vouée à Dieu, la donation de Delle vers 736-737 avec réserve de droits, Romanus abbé, le legs intégral à la mort du comte en 747 ; la formule « de diverses provinces » de la charte ; l'exil de Pirmin hors de Reichenau sous le duc Theudebald, ob odium Karoli, et la protection de Charles Martel.
- Débattu
- l'origine de Pirmin en Septimanie, la plus vraisemblable, donnée ici comme savoir du comte.
- Inféré
- sa présence au chapitre, la demande du lit du plus pauvre.
- Tradition déclarée
- les douze moines de Reichenau, topos d'Hermann Contract — la scène montre le souvenir du comte en train de devenir chronique (« douze, comme il se doit »).
- Choisi
- le vallon contre Remiremont — la scène suit la tradition murbachienne, appuyée par Münster (1552), qui fait Eberhard « convers » en son monastère, et par le DHIALSACE, qui l'y retire tandis qu'Hemeltrude gagne « probablement » Remiremont ; la lecture divergente du Dictionnaire de biographie alsacienne (Remiremont dès 735) est notée au débat.
- Tradition épigraphique
- l'épitaphe d'Eberhard, lisible encore en 1705 mais non originale, dit qu'il vécut « vêtu de l'habit du cloître » (Indutus veste claustrali vixit honeste) ; un monument disparu de l'abbatiale nommait le fils « Anifridus, fils du duc Eberhard » (Walter, Grabschriften, n° 2) — la scène garde l'enfant sans nom, comme le comte qui ne le prononce plus.
- Variante déclarée
- Münster ne connaît pas d'épouse à Eberhard et prête le fils perdu — noyé — au cousin Mason, fondateur de Masevaux ; la scène suit la tradition murbachienne du fils d'Eberhard.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.