Le maître d'école
780 : un jeune copiste glisse entre les lignes des hymnes les mots du pays, et l'hôte de passage s'appelle Alcuin.
L'encre a gelé dans la corne, cette nuit encore. Le jeune moine souffle dessus, la roule entre ses paumes, attend. Devant lui, l'hymnaire est ouvert à la page qu'il reprend depuis trois jours ; entre les lignes latines, d'une plume plus fine, il a glissé les mots du pays — ceux que disent les charbonniers du versant, ceux qu'aucun catalogue n'écrira jamais. Il l'a fait sans permission. Il attend qu'on le lui reproche.
On ne le lui reproche pas : on vient le chercher. Un cavalier est annoncé au débouché, puis démenti, puis annoncé encore ; à none, la cour se remplit de mules crottées et de voix qui ne sont pas d'ici. Le maître d'école du roi des Francs monte à Rome et couche à Murbach. Les frères courent, rangent, se recoiffent. Le copiste, lui, reçoit l'ordre le plus étrange de sa jeune vie : ouvrir l'armarium à l'hôte, et lui répondre.
Il connaît les dos de mémoire, et de la main mieux encore : la troisième armoire ferme mal, la plus haute sent la poix. Il ouvre, s'écarte, et regarde un homme sec, vêtu comme un chanoine de campagne, lire les titres à mi-voix avec un accent qui mange la fin des mots.
L'homme s'arrête à la deuxième tablette. Il ne dit rien pendant le temps d'un Miserere, puis pose deux doigts sur un volume sans le tirer. Ils ont cela, dit-il. Le copiste se penche : c'est le Lucain ; il l'a copié l'hiver dernier, en se plaignant du latin. Il n'est, dit l'hôte, dans aucune des listes qu'il connaisse, et il le répète pour lui-même, comme on vérifie un chiffre.
Alors le jeune homme fait ce qu'on lui a dit de faire et tend le rouleau des manques. Les titres que la maison n'a pas, écrits au fil des années par des mains différentes, certains d'une encre si vieille qu'elle a bruni. Personne ici n'appelle cela autrement que la liste. L'hôte la lit debout, jusqu'au bout, deux fois. Puis il demande ses tablettes et la recopie de sa propre main, lentement, en remuant les lèvres — le plus savant des hommes d'Occident, penché sur l'inventaire de ce qui manque à un vallon.
Au réfectoire, on lui sert ce qu'on sert aux autres : le pain de seigle, le mets au sel, le vin coupé. Il ne demande rien de plus et mange comme un homme qui compte. Entre deux bouchées, il interroge : combien de garçons à l'école, qui enseigne le comput, pourquoi les hymnes portent-ils entre les lignes des mots qu'il ne reconnaît pas. Le jeune moine sent le sang lui monter au visage et avoue la faute. L'hôte repose son couteau et demande si l'on chante mieux, depuis. Le copiste répond que oui. Alors, dit l'hôte, qu'on continue, et qu'on ne le dise pas à Rome.
Il repart à l'aube, avant l'office, pour gagner les cols avant les pluies. Au portail, il s'arrête, se retourne vers la gorge où le jour n'est pas encore descendu, et regarde longtemps — assez longtemps pour que le jeune homme, derrière lui, se demande ce qu'un tel homme peut bien chercher dans un fond de vallée.
Vingt-quatre ans plus tard, une lettre viendra de Tours. Le copiste aura les yeux trop faibles pour la lire seul et se la fera lire deux fois, comme l'autre avait lu la liste. Le maître d'école y écrira qu'il a désiré, lui-même, rester parmi eux.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- la visite d'Alcuin en route vers Rome (780), la lettre tardive et son vœu d'être resté parmi eux — écrite depuis Tours, où il finit sa vie —, le Lucain absent des autres catalogues carolingiens conservés (constat placé, au subjectif, dans la bouche de l'hôte), les gloses en langue du pays entre les lignes des hymnes, l'école du monastère.
- Inféré
- une liste des manques en accrétion avant sa consignation aux catalogues du milieu du IXe siècle — d'où l'absence de tout chiffre dans la scène, les comptes appartenant au chapitre de 850 ; l'armarium et l'hospitalité ordinaire.
- Choisi
- le copiste, figure sans nom comme le tailleur et le revenant — les personnages nommés du livre sont tous documentés ; l'acte de glose avancé d'une génération, les Hymnes conservés datant du début du IXe siècle ; l'ordinaire du repas prêté d'après le coutumier du XIIe siècle.
- Ouvert
- rien d'essentiel.
- Paroles
- aucune n'est citée entre guillemets ; les mots de l'hôte sont rendus en discours indirect, la lettre seule étant documentée.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.