Le siècle le plus haut
Lucerne aux moines, Charlemagne pour pasteur — puis, en 885, une page de noms nus.
Laissons le copiste à ses hymnes et l'hôte à sa route. Il faut ici quitter la salle des plumes et monter d'un cran, comme on gagne la crête pour comprendre le dessin d'une vallée. Ce qu'aucun homme ne voit en un soir, une page peut le dire.
Le siècle qui suit la visite d'Alcuin est le plus haut que le vallon connaîtra. La maison pauvre du fond de la gorge est devenue l'une des grandes abbayes du monde franc : ses terres vont du Brisgau à la trouée de Belfort, et jusqu'à une petite ville au bord d'un lac, loin au sud, qui s'appelle Lucerne et qui appartient aux moines ; ses vignes couvrent le piémont, ses forêts montent jusqu'aux crêtes, et ses troupeaux passent les cols. Charles, que l'on n'appelle pas encore Charlemagne, protège la maison que Pirmin a bâtie, et pousse la faveur jusqu'à la prendre en main : en 792, le roi des Francs inscrit parmi ses titres celui de Pastor Murbacensis, le berger de Murbach. Un vallon où l'on ne voulait rien tirer fournit désormais au palais des conseillers, des livres et des prières.
L'apogée d'une abbaye ne se mesure pas comme celui d'un royaume : elle ne se compte ni en batailles ni en provinces, mais en objets modestes. Des dos de volumes dans un armarium. Des chartes scellées que personne ne conteste. Un scriptorium dont les mains sont assez sûres pour qu'un maître d'école venu du Nord recopie ce qu'on y a écrit. Et des hommes — assez d'hommes pour chanter l'office sans discontinuer, jour et nuit, ce qui était après tout le seul programme.
De cette hauteur, il reste une page. En 885, une main ouvre le registre de la maison et inscrit les noms de ceux qui sont morts sous la règle depuis le commencement : ils sont trois cent quatre-vingt-dix-sept. Rien d'autre que des noms, les uns derrière les autres, sans récit, sans rang, sans le détail de ce que chacun a été. Un siècle et demi plus tôt, des hommes venus de diverses provinces attendaient une règle au bord d'un étang ; on peut désormais les compter.
Ce sont les pertes qui disent la réussite. Une communauté capable de nommer ses trois cent quatre-vingt-dix-sept morts est une communauté qui a duré assez longtemps pour avoir une mémoire. Le chagrin d'un père, cent cinquante ans plus tôt, demandait qu'on priât pour un seul enfant sans nom ; il y a maintenant une liste, et chaque nom qu'on y lit à voix haute est une promesse tenue.
Cette page est aussi une porte. L'Empire que Charles avait tenu se partage, se rétrécit, se querelle ; les protections qui valaient un sceau ne vaudront bientôt qu'une escorte. Vient ce que les historiens appelleront le siècle de fer : les abbés seront des seigneurs ou des otages, les moines compteront leurs greniers avant leurs livres, et la question ne sera plus de savoir ce qui manque à la bibliothèque, mais si elle passera l'hiver.
Le vallon, lui, ne bouge pas. C'est le siècle qui change de main.
On entend déjà, au débouché, des chevaux qui ne sont pas d'ici.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- l'étendue du temporel et Lucerne aux moines ; la prise en main par Charles en 792 sous le titre de Pastor Murbacensis ; le compte des trois cent quatre-vingt-dix-sept morts en 885 — rapporté par la littérature d'après les registres de l'abbaye, source primaire non vérifiée ici (voir la note du récit).
- Choisi
- la forme prêtée à la page de 885 — des noms nus, sans récit ni rang —, le document lui-même n'ayant pas été vu ; les troupeaux passant les cols, couleur domaniale vraisemblable.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.