L'aube sans cloche
Ce matin-là, la cloche ne sonne pas prime : sept vieillards sont restés au chœur.
Ce matin-là, la cloche ne sonne pas prime.
C'est au silence que le plus vieux des sept comprend que tout est vrai — les fuyards d'hier, la fumée sur Huningue dont parlaient les marchands de passage, les bêtes qu'on a poussées dans la forêt à la nuit. Le père abbé est parti avec les autres, les reliques sur un mulet, les jeunes portant les livres qu'on a pu lier en ballots. Le vallon n'a qu'une issue ; quand on la tient, il est une nasse. Eux sept sont restés. Trop vieux pour la route, trop fidèles pour partir ; nul ne l'a jamais dit.
Ils sont au chœur. Ils ont allumé les cierges comme pour une fête, ce qui est peut-être de l'orgueil, mais Dieu fera le tri. Le plus vieux entonne l'office à l'heure exacte, sans cloche, car l'heure existe même quand on ne la sonne pas. Les voix sont maigres — sept voix dans un vaisseau bâti pour quatre-vingts — et le chant flotte là-dedans comme une barque trop petite.
Le bruit vient d'abord par le sol. Un tremblement de sabots, loin, puis le fer sur les pierres du chemin, puis des cris dans une langue qui ne ressemble à rien de ce qu'ils connaissent — ni latin, ni tudesque, ni roman. Le plus jeune des sept, qui a soixante ans, tourne la tête vers le portail. Le plus vieux pose la main sur son bras et reprend le verset au mot où il l'a laissé : salvum me fac ex omnibus persequentibus me — sauve-moi de tous ceux qui me poursuivent : le psaume de prime du mardi, comme tous les mardis du monde.
Quand la nasse se ferme en bas, il ne reste que le haut. Ils sortent par le cloître, sept vieillards vers la montagne.
Ce qui suit, aucune source ne le raconte, et ce silence-là, il faut le respecter comme on respecte une porte close. Ne restent que des traces : le champ où l'on les rattrapa, entre deux sommets, reçut un nom, Mordfeld, que la montagne porte encore ; l'Église d'Alsace les tint pour martyrs pendant huit siècles ; et le sarcophage qui les rassemble est toujours dans l'église, à hauteur de main.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- le raid, l'incendie, les sept morts tenus pour martyrs pendant huit siècles, le toponyme Mordfeld dans la montagne, le sarcophage unique — tombeau droit et dalle dressée au bras nord du transept, quatre bustes aux traits non figurés (base Palissy), à hauteur de main comme la scène le dit — dont l'inscription latine fut posée en septembre 1705 par Célestin de Beroldingen, alors coadjuteur, quand les ossements furent placés dans un mausolée près du maître-autel (Diarium, 4 septembre 1705, cité par Walter, Grabschriften, n° 3) ; le tombeau actuel date de 1879 : parole documentée, que nul ne pouvait chanter en 926.
- Inféré
- la fuite préalable d'une partie de la communauté (les livres et le trésor ont survécu) ; l'usage à Murbach du cursus des psaumes de la Règle (ch. 18).
- Choisi
- la date traditionnelle du 4 juillet — un mardi cette année-là, d'où le psaume 7 à prime ; qui écarte la date écarte le verset.
- Ouvert
- la solidité même de l'épisode, qu'une notice tient pour légende tardivement enrichie.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.