Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · La nouvelle audio · Épisode 2 · Pièce 5
Vers 960, les murs noircis.

Le retour

Trente ans après les Hongrois, un homme remonte le chemin qu'il a descendu enfant, avec les livres en ballots.

La bifurcation n'a pas changé. C'est tout ce qui n'a pas changé. Le chemin qui remonte, lui, s'est refermé par le haut : des noisetiers l'ont pris en écharpe, et l'homme doit écarter les branches avec l'avant-bras, comme on ouvre une porte qui a gonflé. Il a quarante-quatre ans. Il en avait dix quand on l'a descendu de ce chemin-là, un matin de juillet, dans la colonne des jeunes qui portaient les livres en ballots.

Trente-quatre hivers. Il s'était promis de ne pas compter et il a compté chaque année, comme on compte les grains d'un chapelet qu'on ne prie pas.

La cour est un pré. Des bouleaux poussent dans ce qui était le cloître, hauts comme deux hommes : il faut trente ans à un bouleau pour venir là. Le grès est noir jusqu'à mi-hauteur, puis rose au-dessus, à la ligne où les flammes se sont arrêtées faute d'air. Le toit de la nef est par terre, en poutres couchées qui ont plié sans rompre — il en reconnaît une, celle qui travaillait la nuit et qu'on entendait du dortoir.

Il entre par où l'on n'entrait pas, puisqu'il n'y a plus de porte. Dans le chœur, l'herbe a levé entre les dalles et le ciel tient toute la place de la voûte. Le sarcophage est là, à hauteur de main, tel qu'on le lui avait dit : quelqu'un, dans les années d'après, est monté rechercher les sept et les a rapportés ici. Il pose la paume dessus sans savoir quoi demander. L'un d'eux lui avait appris ses lettres.

L'armarium a tenu debout parce qu'il était de pierre. Il est vide, et le fond en est vitrifié par endroits. En remuant les cendres tassées, l'homme ramène un coin de parchemin racorni, gondolé, noir sur trois côtés : c'est une page du registre. Il reste une colonne lisible, une vingtaine de noms, et la moitié d'un vingt-et-unième. Il les lit à voix haute dans le chœur ouvert, l'un après l'autre, sans rien ajouter. C'est le premier office célébré ici depuis trente-quatre ans, et il ne comporte que des noms propres.

Le reste de la journée est sans grandeur, et c'est tant mieux. Il dégage le lit du ruisseau, que les éboulis ont poussé contre l'enceinte ; il arrache les orties d'un carré de terre ; il compte ce qu'il a — un briquet, une serpe, du sel, de quoi manger six jours. Au soir, il fait du feu contre le mur nord, là où la pierre garde encore la chaleur. L'amadou est humide. Il s'y reprend à trois fois.

La fumée monte droit dans la gorge, parce qu'il n'y a pas de vent. C'est peu de chose, une fumée. Mais depuis la plaine, au débouché, un homme qui rentre ses bêtes la voit, s'arrête et regarde longtemps. En bas, on saura ce soir qu'il y a quelqu'un là-haut.

À l'heure de prime, il se réveille seul et chante seul. Pas de cloche : il n'y en a plus, et l'heure existe même quand on ne la sonne pas. Sa voix ne remplit rien du tout — un homme dans un vaisseau bâti pour quatre-vingts —, mais elle ne s'y perd pas non plus, car les murs sans toit ne renvoient rien et laissent tout monter.

Il a un feu, une page brûlée, vingt noms et demi. On ne refonde pas une abbaye : on rallume, et l'on attend de voir qui monte.

Le récit historique · La nouvelle d'une traite

Registre de la pièce ▾
Attesté
la vacance abbatiale d'une trentaine d'années après le raid ; les dons d'Adélaïde relevant les murs — reine à cette date, l'impératrice venant plus tard ; la confirmation générale de 977, façon des chancelleries de dire qu'une maison existe de nouveau.
Inféré
qu'un survivant de l'évacuation de 926 ait pu revenir ; le maître d'enfance parmi les sept.
Choisi
le revenant, figure sans nom — les personnages nommés du livre sont tous documentés ; la translation précoce des sept au chœur, donnée comme ouï-dire du personnage (« tel qu'on le lui avait dit »), la date réelle de la translation n'étant pas documentée ; la page brûlée du registre et ses vingt noms et demi — le compte de 885 n'étant connu que par la tradition des registres, un original brûlé est compatible avec le dossier ; l'armarium de pierre, la ligne des flammes, les bouleaux du cloître.
Ouvert
rien que ne couvre l'entrée de 926.

Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.