La malice du tailleur
Dix-sept colonnettes, pas une semblable, et un lion qui tire la langue : la signature d'un tailleur sans nom.
Le grès se laisse faire le matin, tant qu'il garde la fraîcheur de la nuit. Passé midi, la pierre sèche en surface et le ciseau crie ; le tailleur pose l'outil pour ne pas gâter le grain. De lui, on ne sait rien — ni son nom, ni d'où il venait, ni s'il était seul. On sait ce qu'il a laissé. Sur le banc, une colonnette attend son chapiteau ; il y en aura dix-sept, et il ne commence jamais la suivante sans avoir regardé les autres.
L'ordre vient d'en haut. La maison relève de l'Empire, et l'Empire veut une église qu'on reconnaisse de loin : des assises égales, des joints que l'on pourrait suivre au cordeau d'un bout à l'autre du mur. Le tailleur ne fait rien dépasser. On lui a demandé des colonnettes ; il les rend à la même hauteur, portant la même charge. La commande donnait la mesure. Elle ne donnait pas le visage.
Alors aucune des dix-sept ne ressemble à sa voisine. Répéter irait plus vite ; il ne répète pas. Dix-sept fois, la main doit oublier ce qu'elle vient d'apprendre, et c'est le travail le plus dur du chantier. Une main qui répète s'endort, et une main endormie fend la pierre.
Il donne une base à l'une, la refuse à la suivante, la rend à la troisième : une sur deux. Pourquoi, il ne l'a écrit nulle part, et personne ne l'a écrit pour lui. Peut-être pensait-il au chœur, en dessous, où les moines se répondent verset par verset, d'un côté puis de l'autre. Peut-être seulement à l'œil, qu'il ne fallait pas laisser dormir. La pierre, en tout cas, alterne comme on psalmodie.
Il y a aussi les quatre reliefs qui n'en sont pas. Là, il feint : la pierre ne porte pas la profondeur qu'on lui prête, c'est l'œil qu'on trompe. De près, la surface avoue ; d'en bas, l'ombre y croit. C'est un mensonge qui ne coûte rien au mur et qui rend quelque chose au regard.
Et puis il y a les bêtes. Un chien et un âne qui font de la musique, graves comme des chantres ; un lapin qui porte l'encensoir, appliqué comme un servant d'autel. C'est le monde à l'envers, celui que le siècle aime laisser courir quelques jours par an avant de le renfermer. Ici, on ne le renferme pas.
Dans le même temps, le chantier ose autre chose : des arcs de pierre croisés pour porter la voûte — des ogives, parmi les premières que l'Alsace ait vues. Le tailleur n'en sait rien. On ne sait jamais qu'on est le premier ; on le sait après, et ce sont d'autres qui le savent. Lui sait seulement que, le jour où l'on ôte les cintres, tout le chantier se tait, et qu'on écoute.
Reste le lion qui tire la langue. Sous l'ordre impérial, dans une église qui veut qu'on la reconnaisse de loin, la bête des rois fait la grimace d'un gamin dans le dos du maître. Ce n'est pas un accident de ciseau. Il a fallu la vouloir, la tailler, la poser — et que personne ne la fasse retirer.
Qui l'a permis ? On l'ignore. Mais une pierre posée sur un chantier d'abbaye n'échappe pas à ceux qui le commandent : le maître d'œuvre l'a vue, l'abbé pouvait la voir, et elle est restée. Pourquoi, on ne peut que le proposer, et le donner pour ce qu'il est. Une maison qui a brûlé, qui a compté ses morts et rallumé son feu, sait peut-être mieux qu'une autre que la gravité n'est pas tout. L'Église du temps savait, certains jours, laisser l'âne entrer au chœur ; elle savait que l'ordre supporte le rire. Le lion est resté parce que quelqu'un, en haut, a jugé qu'il ne menaçait rien.
On comptera plus tard les colonnettes, on notera les bases, on décrira le chien, l'âne et le lapin, on écrira que ces ogives furent parmi les premières du pays. Ce sera juste, et ce sera un inventaire. Le tailleur, lui, ne comptait pas ainsi : il comptait en coups, en reprises, en matins où le grès se laissait faire. Il savait que le mur tient parce qu'il est droit, et qu'il vit parce qu'il ne l'est pas tout à fait.
Le soir, en descendant de l'échafaudage, il se retourne peut-être vers le lion. De loin, une grimace n'est qu'une ombre. Il faut savoir ce qu'il y a là-haut. Une église se donne ainsi : pas à ceux qui la comptent, mais à ceux qui s'approchent assez pour voir ce que les mains y ont laissé.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- les dix-sept colonnettes toutes dissemblables, une base sur deux, les quatre reliefs simulés, le bestiaire — chien et âne musiciens, lapin à l'encensoir —, la Porte des Lions et son fauve tirant la langue, les croisées d'ogives parmi les premières d'Alsace (vers 1140-1150, avec Lautenbach) ; la rigueur impériale de l'architecture, lecture stylistique constante ; des marques de tâcheron sont attestées sur l'édifice (Inventaire général) — les mains du chantier ont réellement signé.
- Inféré
- l'organisation du chantier — les matins du grès, le silence à la dépose des cintres —, la visibilité de la grimace pour ceux qui commandaient.
- Choisi
- le tailleur, figure sans nom — les sources ne nomment personne, la scène non plus ; l'hypothèse de l'alternance psalmodiée des bases et la lecture de la permission du lion, toutes deux proposées comme telles dans la scène même ; l'âne entrant au chœur, analogie avec les fêtes cléricales du temps.
- Ouvert
- la datation du chantier, débattue — voir la note du récit.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.