Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit historique

Le grès rose et le prince d'Acre

En septembre 1228, à Saint-Jean-d'Acre, l'empereur Frédéric II, parti en croisade bien qu'excommunié, délivre un diplôme à l'abbé de Murbach, Hugues de Rothenbourg, qui l'a suivi outre-mer. L'acte lui accorde un péage ; il lui donne par surcroît le titre de princeps1 Diplôme de Frédéric II, Acre, septembre 1228 : Regesta Imperii, V, 1 (Böhmer-Ficker) ; Gatrio, I ; Münster, 1552, p. 484, pour la tradition du titre.. Une faveur de chancellerie, qui ne coûtait rien à celui qui l'accordait — et dont l'abbaye allait vivre longtemps.

Ce titre couronne un siècle de pierre — de grès rose des Vosges, le même que la cathédrale de Strasbourg2 Grès rose des Vosges : Inventaire général, notice IA00054801 (église abbatiale).. Vers le milieu du siècle précédent — sous l'abbé Berthold Ier — s'est élevé le chef-d'œuvre de l'art roman en Alsace3 Datation sous Berthold Ier (1122-1149), thèse dominante : Otto Feld, Zeitschrift für Kunstgeschichte, 24, 1961 ; Joachim Müller, Die Klosterkirche Murbach im Elsaß, Cologne, 1992 ; thèses concurrentes jusqu'à 1175 (Fels, Will) — voir la note sur les sources, hypothèses débattues., cousin des cathédrales de Mayence, Worms et Spire, et peut-être l'aîné de Worms4 Parenté avec Mayence, Worms et Spire, antériorité possible sur Worms : Müller, 1992.. La tradition veut que l'église ait été consacrée en 1216 par l'évêque Heinrich de Bâle5 Consécration de 1216 par l'évêque Heinrich de Bâle, connue par des copies tardives : Inventaire général, IA00054801.. Le chevet plat s'orne de dix-sept colonnettes dont pas une ne ressemble à l'autre — chacune son chapiteau propre, une sur deux seulement dotée d'une base, et quatre d'entre elles ne sont qu'un relief simulé, malice de bâtisseur6 Dix-sept colonnettes, bases alternées, quatre reliefs simulés : Inventaire général, IA00054801 ; Müller, 1992.. Le chœur se voûte sur l'une des toutes premières croisées d'ogives d'Alsace7 Croisée d'ogives parmi les premières d'Alsace (vers 1140-1150) : Jean-Philippe Meyer, étude sur l'introduction de la croisée d'ogives en Alsace (Murbach et Lautenbach).. Et sur les murs court cette fantaisie sculptée — dragons enlacés, têtes joufflues, un chien et un âne musiciens, un lapin balançant un encensoir — et, au portail sud, la Porte des Lions, dont l'un des deux fauves tire la langue au visiteur depuis huit siècles8 Décor sculpté, Porte des Lions : Inventaire général, IA00054801.. L'architecture est d'une rigueur impériale ; le décor a l'esprit d'un carnaval.

Le chevet plat de l'abbatiale, côté est : arcatures, baies et colonnettes du XIIe siècle.
Le chevet plat de l'abbatiale, côté est : arcatures, baies et colonnettes du XIIe siècle.Photographie de l'auteur.

La puissance a désormais un visage : Hugues de Rothenbourg, abbé de 1216 à 1236, prince du Saint-Empire — et pour cinq siècles, l'homme qui règne sur le vallon le sera ; les humanistes rangeront plus tard Murbach parmi les quatre grandes abbayes princières, aux côtés de Fulda, Kempten et Wissembourg9 Les quatre abbayes princières : Münster, 1552, p. 484 ; théorie attribuée à Pierre d'Andlau (XVe siècle), d'après Höfe und Residenzen im spätmittelalterlichen Reich (Residenzenforschung), notice « Murbach », où le mot Fürstentum n'apparaît qu'au début du XVIe siècle.. De retour de Terre sainte, Hugues achève, sur son éperon au-dessus de Buhl, le château qui portera son nom — le Hugstein, le rocher de Hugues — pour protéger l'abbaye et surveiller l'entrée du vallon10 Hugstein, construit vers 1227-1230 par Hugues de Rothenbourg : Gatrio, I ; notice de protection du château (base Mérimée).. Vers 1270, les moines érigent à leur fondateur Eberhard un gisant de pierre, à la manière dont saint Louis exalte au même moment ses ancêtres à Saint-Denis : un manifeste politique autant qu'un tombeau11 Gisant d'Eberhard, vers 1270 : base Palissy. Le rapprochement avec Saint-Denis est une interprétation (voir la note sur les sources)..

Mais la pierre se paie. Berthold de Steinbrunn, abbé de 1260 à 1285, ceint Guebwiller et Wattwiller de remparts, sème des châteaux sur les crêtes12 Berthold de Steinbrunn, remparts de Guebwiller et de Wattwiller, Hohrupf (1260) et Hirzenstein (1265) : Gatrio, I, p. 353 (pagination PDF) ; Inventaire général, notice « Château fort de Hohrupf ». — la chronique lui prête cinq cents cavaliers à l'entrée d'un évêque de Strasbourg13 Cinq cents cavaliers à l'entrée d'un évêque de Strasbourg : chronique citée par Gatrio, I ; chiffre de chronique, classé ouvert. — et laisse à son successeur une maison couverte de dettes. Le successeur paie avec le plus lointain des domaines. Le 16 avril 1291, Berthold de Falkenstein cède à Rodolphe de Habsbourg — l'ancien avoué de l'abbaye, c'est-à-dire son protecteur — Lucerne et tout ce que Murbach tenait en Suisse centrale, pour deux mille marcs d'argent et la restitution de cinq villages alsaciens que le comte occupait sans droit14 Vente de Lucerne du 16 avril 1291 à Rodolphe de Habsbourg, 2 000 marcs et cinq villages : Dictionnaire historique de la Suisse, article « Murbach » ; Gatrio, I. : l'abbaye est payée, pour partie, avec son propre bien. Trois mois plus tard, Rodolphe meurt ; le mois suivant, trois cantons forestiers, inquiets précisément de l'appétit habsbourgeois, scellent le pacte que la Suisse moderne tiendra pour son acte de naissance — du moins à la date que porte l'acte, que des historiens discutent15 Mort de Rodolphe (15 juillet 1291) et pacte fédéral daté du début d'août 1291 : Dictionnaire historique de la Suisse, articles « Rodolphe Ier » et « Pacte fédéral », qui rappelle que l'origine du pacte reste discutée.. L'abbaye vient de vendre, sans le savoir, un morceau de la Suisse — et le reste se replie : des possessions qui s'égrenaient du Palatinat à la Suisse, il restera trois vallées, la Lauch, le vignoble de Wattwiller, la haute vallée de la Thur16 Repli sur trois bailliages (Guebwiller, Saint-Amarin, Wattwiller), environ 270 km² : Residenzenforschung, notice « Murbach » ; Georges Bischoff, étude du temporel de l'abbaye (1229-1525), 1975.. En 1299, nul ne veut se faire élire abbé d'une maison si obérée17 Refus de l'abbatiat en 1299 : Gatrio, I. ; en 1335, il ne reste que treize moines, qui abandonnent officiellement la vie commune et réservent désormais l'entrée aux fils de la noblesse18 Treize moines et fin de la vie commune en 1335, entrée réservée à la noblesse : DHIALSACE (Bischoff) ; décision capitulaire du 27 mai 1335 : Gatrio, I, p. 480 (pagination PDF) ; la même décision dote la chapelle Saint-Corneille (Gava, 1953-1954, d'après Schoepflin)..

« Raoul comte de Habspourg », futur roi Rodolphe Ier, acquéreur de Lucerne en 1291 : portrait gravé et notice de Münster, La Cosmographie universelle, 1552, livre III.
« Raoul comte de Habspourg », futur roi Rodolphe Ier, acquéreur de Lucerne en 1291 : portrait gravé et notice de Münster, La Cosmographie universelle, 1552, livre III.Domaine public.

Étage de preuve — ce que ce chapitre affirme est classé dans la note sur les sources : le registre du chapitre V, les hypothèses savantes débattues.