Le prix de la pierre
On lit l'acte à voix haute : Lucerne et la Suisse centrale passent aux Habsbourg pour deux mille marcs.
On lit l'acte à voix haute, parce qu'un acte n'existe qu'une fois entendu. Le notaire prend son temps. Lucerne d'abord — la petite ville au bord du lac, loin au sud, que la maison tient depuis le siècle le plus haut —, puis les cours, les droits, les hommes, les biens de la Suisse centrale, un à un, comme on égrène. Berthold de Falkenstein écoute sans bouger.
En face, Rodolphe écoute aussi. Il est vieux, maintenant ; il est roi depuis près de dix-huit ans, et avant d'être roi il a été l'avoué de l'abbaye — celui qui, au nom de la maison, tenait l'épée qu'un moine ne peut pas tenir. Il connaît ces terres pour les avoir défendues. Il sait mieux que personne, mieux peut-être que l'abbé, ce qu'elles valent, et ce qu'elles coûtent à garder.
Le notaire arrive à la somme : deux mille marcs. Puis à la clause qui suit, qu'il lit du même ton. Le roi rend à l'abbaye cinq villages. Il les occupait ; il n'y avait aucun droit. Leur restitution entre dans le prix. Berthold entend la phrase passer, et la laisse passer. Il a compris avant qu'elle finisse : on le paie, pour partie, avec son propre bien. Le protecteur lui rend ce qu'il lui avait pris, et le lui compte.
Il ne proteste pas. Protester supposerait qu'il ait le choix. D'où vient la dette, les parchemins le disent mal ; mais un titre de prince se porte cher, et une tour au débouché plus cher encore. Ceux qui les ont voulus sont morts, la facture est restée. Elle est arrivée devant Berthold comme la neige arrive sur les cols : on ne discute pas avec elle, on cherche par où passer.
Rodolphe le sait aussi. L'acheteur ne fait pas l'aumône, le vendeur ne fait pas le fier. Chacun tient ce que l'autre veut — l'un l'argent, l'autre des terres au sud, sur la route des cols, où le roi voit plus loin que l'abbé.
Berthold appose son sceau. Ici, la cire prend vite. Plus de soixante ans plus tôt, sous une tente d'Acre, un autre abbé regardait sécher la sienne en pensant à une tour ; celui-ci regarde la sienne durcir en pensant à ce qui reste. Le vallon, la montagne, les cinq villages rendus. C'est moins qu'hier, et plus qu'au bord de l'étang.
L'acte ne dit pas ce que pensa l'abbé, ni si le roi sourit. Il dit la somme, les villages, la date. Le reste se tait, et ce silence-là n'a rien de sacré : c'est celui des comptes, qui ne racontent jamais qui a perdu.
Trois mois plus tard, Rodolphe est mort. Le mois suivant, au bord du même lac, des hommes des vallées se jurent assistance contre quiconque voudrait les tenir ; et ceux qui voudront les tenir porteront son nom.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- la vente de Lucerne et de tout le temporel de Suisse centrale, les deux mille marcs, la restitution des cinq villages que le roi occupait sans droit, Rodolphe ancien avoué de l'abbaye, roi depuis près de dix-huit ans, sa mort trois mois plus tard, le pacte scellé le mois suivant par les hommes des vallées riveraines du lac, les dettes héritées par Falkenstein.
- Inféré
- la lecture de l'acte à voix haute, usage du temps ; les calculs croisés des deux hommes.
- Choisi
- la mise en présence du roi et de l'abbé en un même lieu — le lieu de passation n'est pas établi et l'acte a pu se conclure par procureurs ; la scène choisit la confrontation et le déclare.
- Ouvert
- le lieu de l'acte, à trancher sur l'édition des sources.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.