Les treize
27 mai 1335 : treize moines partagent les revenus, et la vie commune prend fin.
Le plus jeune des treize compte les voix à mesure qu'elles se prononcent. Douze avant la sienne. Il connaît pourtant la décision depuis la veille : on ne réunit pas un chapitre pour demander aux hommes ce qu'ils ont déjà accepté séparément. Sur la table, l'acte attend, avec ses lignes serrées et, au bas, la place laissée aux deux sceaux, celui de l'abbé et celui du couvent. Le notaire relit la date, le vingt-septième jour de mai, puis les mots qui feront de chacun d'eux le maître de sa part. Désormais, chaque prébendier recevra son revenu et pourvoira seul à sa maison, à sa table, à ses gens. Le plus jeune regarde les visages. Aucun ne paraît joyeux. Aucun ne paraît honteux non plus. Ils ont seulement l'air d'hommes qui mettent enfin par écrit une habitude devenue plus forte que la règle.
Trois décennies plus tôt, l'abbé avait rouvert le dortoir commun. On avait remis des paillasses sous la longue charpente, rallumé le foyer du réfectoire, rappelé que la cloche conduisait tous les frères à la même table et au même sommeil. Le plus jeune n'était pas encore né. Il ne connaît cette réforme que par le récit des anciens, et les anciens eux-mêmes ne dorment plus là-haut. Chacun s'est arrangé ailleurs, près de son office, de ses coffres ou de ses serviteurs. Le dortoir n'abrite plus que des lits défaits, des planches disjointes et l'odeur froide des pièces dont personne ne pousse la porte.
Quand son tour vient, il dit oui. Sa voix lui semble plus claire que celles des autres. Le notaire marque le consentement sans lever les yeux. Ainsi finit la vie commune : non par une querelle, ni par une fuite, mais par treize hommes assis autour d'une table, dont le dernier prononce le même mot que les douze premiers.
L'abbé fait alors reprendre la lecture. Le même acte réserve quatre quartauts de seigle prélevés sur les prébendes à la chapelle Saint-Corneille, et huit mesures de vin rouge sur la part abbatiale. À ce nom, le plus jeune relève la tête. La chapelle est plus haut, sur l'éperon du Corneliberg. La mémoire de la maison veut que les premiers solitaires du vivier, avant même Pirmin, y soient montés de leurs cellules pour prier ensemble. C'est là, au moment même où il renonce à partager, que le chapitre envoie encore du pain et du vin. Personne ne relève l'ironie. Peut-être une maison ne sait-elle jamais exactement ce qu'elle abandonne ni ce qu'elle sauve.
L'abbé appose son sceau. Vient le sceau du couvent. On le confie au plus jeune. Il presse la cire avec trop de force ; elle déborde autour de l'empreinte. Il retire ses doigts, tachés de rouge, et pense au vin promis à la chapelle. Puis le chapitre se lève. Les treize sortent un à un, chacun vers sa part.
Il reste seul un moment dans la salle. Au-dessus de lui, sous la charpente, le dortoir commun attend qu'on le ferme. Il monte. La porte résiste, gonflée par l'humidité. Derrière, les couchettes se suivent contre le mur, égales dans la pénombre. Il ne sait pas laquelle fut celle d'Eberhard ; personne ne le sait plus. Le comte avait demandé le lit du plus pauvre des frères. Le plus jeune passe la main sur le bois du premier lit, puis pousse le battant jusqu'à ce que le loquet tombe. Le bruit est bref.
Il n'y aura désormais ni lit du plus pauvre, ni lit du plus riche. Il n'y aura que treize portes.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- treize moines (DHIALSACE) ; la décision capitulaire du 27 mai 1335 qui sépare les revenus en prébendes et met fin de fait à la vie commune ; dans le même acte, quatre quartauts de seigle des prébendiers et huit mesures de vin rouge de l'abbé pour la chapelle Saint-Corneille (Gava, d'après Schoepflin) ; la restauration de la vie commune en 1305 (Gatrio).
- Inféré
- la présence d'un notaire, la lecture de l'acte, le consentement voix par voix ; les sceaux de l'abbé et du couvent ; le dortoir à l'étage au-dessus de la salle du chapitre, disposition bénédictine ordinaire ; l'abandon du dortoir avant l'acte.
- Tradition déclarée
- la chapelle Saint-Corneille comme lieu de prière commune des premiers solitaires du vivier (Gatrio, d'après les annales dominicaines de Colmar).
- Choisi
- le plus jeune des treize, figure sans nom, et le sceau du couvent confié à sa main ; la fermeture du dortoir le jour même ; le dortoir de 1335 rapproché de celui d'Eberhard, bien que l'abbaye ait brûlé en 926 et ait été reconstruite au XIIe siècle.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.