Dracol Waida
Un cahier venu de Bâle raconte les crimes d'un prince de Valachie ; l'abbé ordonne de le copier.
Le cahier est arrivé sans lettre, entre deux comptes de dîme, dans le bagage d'un homme qui venait de Bâle et repartait vers les cols. Quelques feuillets, une écriture pressée, une langue qui n'est pas celle de l'Église. L'abbé l'a lu une nuit et l'a rendu au matin sans un mot, avec l'ordre de le copier. Barthélémy d'Andlau rachète, fait relier, fait recopier : il veut que l'armarium redevienne ce qu'il était au temps où la maison fournissait des livres au palais. Le copiste ne discute pas l'ordre. Il taille sa plume, règle sa page et écrit la première ligne.
Anno domini M°cccc°lvj iar hat der dracol vil wunders vnd groß übel geton.
L'an mil quatre cent cinquante-six, le Dracol a fait bien des prodiges, et grand mal. Il s'arrête sur un mot. Wunders : c'est le mot des miracles, celui des saints qui guérissent et des sources qui jaillissent sous le bâton. Le cahier l'attelle au mal, dans la même ligne. Le copiste recopie les deux tels quels.
Les mots du pays n'ont plus besoin de se cacher sous le latin : ils occupent la page entière, et ce qu'ils portent n'est pas un hymne.
Le texte avance par articles, chacun ouvert du même mot, comme un inventaire. Item, des pauvres invités à un festin, puis enfermés dans la salle, et le feu. Item, le jour de la Saint-Barthélemy, une foule dressée sur des pieux, et lui assis au milieu, qui mangeait. Item, les mères et leurs nourrissons, sur le même bois. Le dernier article est pour des envoyés qui n'avaient pas ôté leur chapeau devant lui : il le leur fit clouer sur la tête, pour qu'il ne tombe pas. Ainsi les confirma-t-il dans leur coutume.
Sa main ne tremble pas. C'est ce qui l'effraie le plus. Les jambages sont droits, les panses rondes, l'encre tient : il copie mieux qu'il n'a copié le psautier l'hiver dernier. Il se surprend à attendre l'article suivant, comme on attend la suite d'un conte à la veillée, et il a honte d'attendre. Les chiffres sont ronds, et énormes. Il ne les corrige pas, car un copiste ne compte pas, il transmet. Il sait pourtant ce que valent les chiffres des chroniques.
La maison a tenu jadis la liste de ses manques, puis celle de ses morts : trois cent quatre-vingt-dix-sept noms, sans récit. Ce cahier est l'inverse. Il n'a que du récit, et pas un seul nom de mort. Des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, et personne pour les lire à voix haute : on ne priera pas pour eux sous leur nom, puisqu'on ne le sait pas.
L'homme de Bâle a dit au réfectoire que le Dracol n'est pas mort, que le roi de Hongrie l'a longtemps tenu enfermé et le garde maintenant près de lui. Le copiste écrit donc la vie d'un homme qui respire encore, quelque part à l'est, et qui ne saura jamais qu'un moine d'Alsace trace son nom à la plume.
Le soir, il reprend les feuillets pour le rouge, qu'on réserve aux fêtes, aux saints, aux titres. Il trace en rouge l'I de chaque Item. Il les trace droits. Il n'a jamais su les tracer autrement.
À complies, il chante avec les autres le psaume du soir : non timebis a timore nocturno, tu ne craindras pas les terreurs de la nuit. Il l'a chanté des milliers de soirs. Ce soir, le verset sonne comme un ordre plutôt que comme une promesse.
L'année suivante, l'abbé et le Dracol mourront tous deux, l'un toujours abbé, l'autre redevenu prince de Valachie pour quelques semaines. Vingt-quatre ans après eux, une presse de Strasbourg tirera la même histoire à des centaines d'exemplaires, et l'on ne copiera plus à la main ce qu'une machine sait répéter.
Il referme le cahier. Des morts, il n'a pas copié un seul nom. Du bourreau, il a copié le nom à chaque page.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- le manuscrit de Colmar (sigle C), recueil murbachois du dernier quart du XVe siècle (W. Layher), texte intégral édité par D. Harmening (1983) ; son incipit, « ANno dm. M°cccc°lvj iar hat der dracol vil wund's vnd groß übel geton », cité avec abréviations développées ; sa dernière phrase, sur les envoyés aux chapeaux cloués, « also bestette Er ir gewonheitt », que la scène rend par « Ainsi les confirma-t-il dans leur coutume » ; les épisodes copiés, tels que les rapportent les « Rapports allemands » sur Vlad III ; Barthélémy d'Andlau abbé et restaurateur de la bibliothèque ; sa longue captivité en Hongrie, puis sa libération par Matthias Corvin vers 1474-1475 et son séjour auprès du roi ; le psaume 90, chanté chaque soir à complies selon la Règle ; l'impression strasbourgeoise de 1500, après l'editio princeps de Nuremberg (1488), qui ne dérive pas directement des manuscrits allemands (Layher).
- Inféré
- l'arrivée du cahier par un voyageur venu de Bâle ; la lecture de l'abbé et l'ordre de copier ; la rubrication des Item.
- Choisi
- le copiste, figure sans nom ; la date de « vers 1475 », dans le dernier quart du siècle et du vivant de Vlad, sous l'abbatiat de Barthélémy ; l'association de wunders aux miracles, prêtée au personnage ; l'ordre des articles recomposé, l'épisode des chapeaux gardant la place finale qu'il a dans le manuscrit ; « l'année suivante » pour les deux morts : exact pour Barthélémy (1er juillet 1476), approché pour Vlad, dont la mort est placée selon les sources fin décembre 1476 ou début janvier 1477.
- Ouvert
- rien d'essentiel.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.