Le codex
En 1515, un humaniste de trente ans, Beatus Rhenanus, de Sélestat, trouve dans la bibliothèque de Murbach l'abrégé d'histoire romaine de Velleius Paterculus, l'officier et historien de Tibère, dont aucun autre manuscrit ne nous est parvenu1 Découverte de 1515 et unicité du témoin : préface de Rhenanus à l'édition princeps (Bâle, Froben, 1520) ; L. D. Reynolds (dir.), Texts and Transmission, Oxford, 1983, article « Velleius Paterculus ».. Il en fait faire une copie, perdue depuis, sur laquelle sera imprimée l'édition princeps, à Bâle, chez Froben, en 1520, augmentée à la fin d'une collation de Johann Albert Burer sur le manuscrit2 P. Vellei Paterculi historiae Romanae duo volumina, Bâle, Froben, 1520, avec la collation de Burer en appendice ; l'édition est imprimée sur la copie faite pour Rhenanus (Potter, BMCR, 1997).. Bonifacius Amerbach en achève de son côté une autre copie en août 1516, que conserve la bibliothèque universitaire de Bâle3 Copie parallèle de Bonifacius Amerbach, achevée en août 1516 : Bâle, Universitätsbibliothek ; Reynolds, 1983.. Le codex lui-même a disparu ; on en date l'écriture du VIIIe ou du IXe siècle4 Datation du codex au VIIIe ou au IXe siècle : hypothèse des éditeurs, non acquise (voir la note sur les sources, points ouverts).. Tout ce que nous lisons de Velleius tient à ce témoin unique et aux copies faites en ces quelques années. La maison qui gardait ce trésor se défaisait pourtant : deux ans plus tôt, sous Georges de Masevaux, élu abbé en 1513, les prébendes avaient été réduites de moitié et la chapellenie de Saint-Corneille abolie le 8 décembre5 Georges de Masevaux élu en 1513, prébendes réduites de moitié, chapellenie Saint-Corneille abolie le 8 décembre 1513 : J. Gava, « Le pape saint Corneille, sa chapelle et son pèlerinage à Murbach », Annuaire de la Société d'histoire des régions de Thann-Guebwiller, 1953-1954, p. 60-74..
Rhenanus n'était pas le premier chasseur à visiter la bibliothèque. En 1417 déjà, Poggio Bracciolini — le plus grand dénicheur de manuscrits de la Renaissance, momentanément libéré de ses obligations auprès du pape — écumait les bibliothèques ecclésiastiques de la vallée rhénane. C'est à Murbach qu'il aurait retrouvé le manuscrit complet du De rerum natura de Lucrèce, copié puis expédié à son ami Niccolò Niccoli en Italie6 Enrico Flores, Le scoperte di Poggio e il codice di Lucrezio, Naples, Liguori, 1980, d'après la correspondance de Poggio, qui ne nomme pas le lieu ; la thèse concurrente tient pour Fulda — voir la note sur les sources, hypothèses débattues.. Si cette lecture est juste, le poème qui allait irriguer toute la pensée moderne — Montaigne l'annotera, les Lumières s'en nourriront — a été rendu au monde depuis ce vallon des Vosges. L'original, lui, disparaîtra dans la tourmente.
La bibliothèque ne rendait pas que des Anciens. Le manuscrit 45, conservé aujourd'hui à Colmar, raconte les atrocités d'un prince de Valachie, Dracol Waida — Vlad l'Empaleur, que la postérité connaîtra sous le nom de Dracula7 Colmar, Bibliothèque municipale, ms. 45 (catalogue Pierre Schmitt, 1969).. Le recueil murbachois, copié dans le dernier quart du XVe siècle, est l'un des quatre manuscrits allemands conservés de sa légende noire8 Datation du manuscrit de Colmar au dernier quart du XVe siècle et place dans la tradition manuscrite : William Layher, « Horrors of the East: Printing Dracole Wayda in 15th-century Germany », Daphnis, 37, 2008 ; texte intégral édité par Dieter Harmening, Der Anfang von Dracula, Würzburg, 1983., que l'imprimerie naissante répandra bientôt de Nuremberg à Strasbourg, où elle paraît en 15009 Édition princeps de Nuremberg, 1488 (transcription sur Wikisource) ; impression strasbourgeoise de 1500 ; les manuscrits allemands ne sont pas la source directe de l'édition de 1488 (Layher, 2008).. Une bibliothèque d'abbaye alsacienne conservait Dracula quatre siècles avant Bram Stoker.
Étage de preuve — ce que ce chapitre affirme est classé dans la note sur les sources : le registre du chapitre VI, les hypothèses savantes débattues.