Le chat noir
Au lendemain de la mort de l'abbé, une veillée à Guebwiller fait naître le chat noir.
La chaleur tient encore dans les murs quand on sort les bancs. La cour est une de celles qui s'adossent aux Prêcheurs ; plus bas, les vignes descendent sous le chemin de montagne, et l'on entend, derrière la clôture, les frères qui achèvent complies. La nouvelle est arrivée à midi par un charretier de Buhl : l'abbé est mort au Hugstein, la nuit du premier. Le corps est monté à Murbach. C'est tout ce qu'on sait.
Personne ne pleure. Personne ne rit non plus, pas encore. On se passe la cruche, on chasse les moucherons, et quelqu'un finit par demander comment. Le charretier n'en sait rien. Un homme meurt, on le porte en terre : c'est trop peu pour une ville qui attend depuis vingt-six ans.
Une femme se tait d'abord. Son père était de ceux de 1450, l'année où la ville s'était levée contre l'abbé et avait perdu ses franchises. Il était rentré le soir de la soumission sans rien dire, avait pendu à un clou la pique qu'on ne lui avait pas laissé porter, et n'avait plus jamais prononcé le nom de l'abbé qu'à voix basse, comme on parle d'un mort qu'on ne veut pas réveiller. Il est mort avant lui. C'est cela, au fond, qu'elle ne pardonne pas.
Il faisait nuit au Hugstein, dit-elle.
On se tourne vers elle. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va dire. Elle dit la chambre, la chaise, le valet avec qui l'abbé causait de choses sans importance, comme les grands causent avec ceux qui ne comptent pas. Elle dit que la lumière s'est éteinte. Le valet a pris la chandelle pour aller la rallumer. Elle s'arrête là, parce que c'est là que s'arrête ce qu'elle a imaginé.
Sur le mur des Prêcheurs, un chat passe. Il est noir, ou il paraît noir à cette heure. Un enfant le montre du doigt. Quelqu'un rit.
Quand le valet est revenu, dit-elle, il y avait un chat noir couché en travers de la gorge de monseigneur.
Le rire s'arrête. Un instant plus tôt, personne ne le savait. À présent, tout le monde le sait.
La femme du charretier parle alors des chevaux. On a mis quatre bêtes au chariot, à l'aube, et elles suaient dans la montée comme sous une charge de pierres. C'est peut-être vrai : un cercueil de chêne pèse son poids, et la côte de Murbach est rude. Mais ce n'est plus ainsi qu'on l'entend. Quelqu'un demande ce qu'il pouvait bien y avoir de si lourd. Personne ne répond. La première répond.
À Murbach, dit-elle, ils ont ouvert, et il n'y avait rien dedans.
Elle ne l'a pas décidé. Elle l'entend en le disant.
La ville n'a plus d'épée depuis vingt-six ans. Elle a encore des veillées. On ne pend pas un abbé, on ne le juge pas, on ne lui refuse même pas la terre bénite ; mais on peut lui retirer son corps et le donner à qui l'a pris. Autour d'elle, les voix reprennent l'histoire, l'essaient, l'arrangent. L'un ajoute que les chevaux avaient l'écume aux naseaux, une autre que la chandelle ne voulait pas se rallumer. Elle les laisse faire. Le récit ne lui appartient déjà plus.
Le lendemain, au lavoir, on le savait. Personne ne se souvenait qui l'avait dit.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- la mort de Barthélémy d'Andlau au Hugstein le 1er juillet 1476 ; la révolte de Guebwiller en 1450 après une hausse des impôts, et la suppression des privilèges de la ville ; le quartier des Prêcheurs, avec ses vignes sous le chemin de montagne (Livre des Fiefs, 1506).
- Tradition déclarée
- la nuit, le valet, la lumière éteinte, le chat noir couché en travers de la gorge, le chariot à quatre chevaux en sueur et le cercueil vide, connus par la chronique du vigneron Jean Stoltz (vers 1520-1540), puis par le dominicain Dietler (début du XVIIIe siècle) — sources hostiles à l'abbé.
- Inféré
- la naissance orale de la légende dans les jours suivant la mort ; le transport et l'inhumation du corps à Murbach.
- Choisi
- la conteuse et son père, figures sans nom ; la soumission et la pique ; la ville « désarmée » depuis 1450 ; la cour adossée aux Prêcheurs, le chat sur le mur, la charretière ; une soirée d'été dehors plutôt qu'une veillée d'hiver ; le fil du père, qui donne à la légende son mobile.
- Ouvert
- la date de la mort, que certaines sources placent en 1477 ; le libellé des éléments de la légende chez Stoltz (éd. Sée, 1871) et chez Dietler (Mossmann, 1844 ; Legin, 1994).
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.