Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit historique

L'abbaye et sa ville

Toute cette histoire a un second personnage, et il a grandi en bas, à l'entrée du vallon. Guebwiller est née sur les terres des moines, de leur marché, de leur vigne, de leurs corvées1 Guebwiller née sur les terres de l'abbaye : Münster, 1552, p. 483 (fondation supposée en 1124, « on pense que » ; résidence fréquente de l'abbé) ; DHIALSACE, notice « Guebwiller ». — fille de l'abbaye, et fille battue. À la fin du XIIIe siècle, l'abbé la met au pas et en chasse la noblesse, privant la ville de quiconque saurait porter une épée pour elle. Un siècle et demi durant, la fille plie : elle perd sa justice, paie les remparts qui l'enferment autant qu'ils la protègent, et quand elle repousse seule les Armagnacs — une nuit de Saint-Valentin, une femme donnant l'alarme —, c'est l'abbé qui recueille les fruits de son courage2 Les Armagnacs repoussés dans la nuit de la Saint-Valentin 1445 ; l'alarme donnée par une femme, Brigitte Schick, relève de la tradition guebwilleroise : Gatrio, I, et notices communales.. Elle se soulève une fois, sous Barthélémy d'Andlau ; la troupe abbatiale entre dans ses murs, et tout est dit3 Révolte de 1450 contre Barthélémy d'Andlau après une hausse des impôts, suppression des privilèges : notices locales (histoire-locale.fr) ; Gatrio, I..

Münster, La Cosmographie universelle, 1552, livre III, p. 483 : Guebwiller, « subiette a l'Abbe de Mourbach, qui faict la souuent sa residence ».
Münster, La Cosmographie universelle, 1552, livre III, p. 483 : Guebwiller, « subiette a l'Abbe de Mourbach, qui faict la souuent sa residence ».Domaine public.

Alors la ville se venge comme se vengent les désarmés : par le récit. Barthélémy meurt dans son château, et c'est un chroniqueur de Guebwiller qui tient la plume — un chat noir étrangleur, un cercueil trop lourd tiré par quatre chevaux et vide à l'arrivée4 Légende du chat noir et du cercueil vide : chronique du vigneron Jean Stoltz (vers 1520-1540), éd. Sée, 1871 ; Séraphin Dietler, chronique dominicaine de Guebwiller (début du XVIIIe siècle), éd. Mossmann, 1844 ; Legin, 1994.. La fille ne peut pas tuer le père ; elle peut faire de lui un damné qui marche, et huit générations se repasseront le conte à la veillée. Aucun document d'archives n'a jamais fait autant de tort à l'abbaye que cette histoire de chat.

Le père, pendant ce temps, vieillit mal. Les malheurs du siècle passent — routiers, incendie général, guerre des Paysans que le vallon traverse indemne pendant que les moines s'abritent à Lure5 Guerre des Paysans de 1525 : Gatrio, I. —, et chaque épreuve laisse la maison plus riche en titres et plus pauvre en moines. On s'unit à Lure, on frappe monnaie6 Union perpétuelle de Lure (12 mars 1554, légat Morone ; confirmée par Pie IV en 1560) : BnF, notice de l'abbaye de Lure ; Künker, catalogue 349, lot 5682. Droit de monnayage accordé par Charles Quint le 7 mars 1544, premier atelier à Saint-Amarin : Jean-Paul Divo, catalogue des monnaies de Murbach et Lure., on aligne les quartiers de noblesse exigés des novices comme d'autres alignent les créances. Une visite canonique du début du XVIIe siècle trouve une sacristie négligée, des livres déchirés, plus de vie commune du tout7 Visite canonique de 1616 : Gatrio, II. ; dix ans plus tard, une commission où siège le nonce fait tondre en pénitence, dans son propre château de Guebwiller, un moine rebelle, Jean-Walter de Greidt — et Strasbourg conserve la barbe dans ses archives municipales, relique dérisoire d'une maison qui n'en produisait plus d'autres8 Enquête du 15 août 1626, sentence du 23 août à la Neuenbourg, barbe conservée aux Archives de la Ville et de l'Eurométropole de Strasbourg, V 108/16 : Legin.. La guerre de Trente Ans achève le corps : pillages, trésor perdu jusque dans son refuge, et à la paix, plus une voix au chœur9 Guerre de Trente Ans, trésor et livres mis à l'abri au Wildenstein puis perdus, communauté dispersée : Gatrio, II. — cependant qu'en bas, la ville aussi compte ses morts, réduite à une poignée de foyers.

C'est alors que se joue le renversement que personne, à la fin du XIIIe siècle, n'aurait osé prophétiser. La France absorbe la principauté10 Entrée dans la souveraineté française en 1680, après les traités de Westphalie (1648) : Gatrio, II. ; les abbés deviennent des courtisans ; et les moines, un à un, descendent habiter chez la fille. Le château qu'ils s'y bâtissent est plus doux que le vallon « malsain » — et sans nef, plaident-ils, sans église où chanter l'office, ce qui est vrai, puisqu'ils l'ont ouverte au ciel eux-mêmes — ; quand Rome régularise le déménagement, en 1759, l'abbaye tout entière emménage chez celle qu'elle avait matée11 Transfert du chapitre à Guebwiller régularisé en 1759 : René Metz, Revue des sciences religieuses, 1940, p. 271-289. — jusqu'à démonter ses propres pierres pour bâtir, au cœur de la ville, l'église neuve de son chapitre12 Remploi des matériaux de l'abbaye pour l'église Notre-Dame de Guebwiller : Inventaire général, notice IA00054802 ; chronologie de la commune de Guebwiller..

Vue de l'abbaye avant la Révolution : le palais conventuel accolé à l'église tronquée. Lithographie du XIXe siècle (attribuée à Rothmüller ou à Piton) ; vue possiblement idéalisée, d'après les plans du chapitre.
Vue de l'abbaye avant la Révolution : le palais conventuel accolé à l'église tronquée. Lithographie du XIXe siècle (attribuée à Rothmüller ou à Piton) ; vue possiblement idéalisée, d'après les plans du chapitre.Reproduction relevée sur le panneau d'interprétation du site.

La fille, elle, attendra encore une génération. En juillet 1789, des paysans descendent de la haute vallée en armes ; les bourgeois de Guebwiller leur ouvrent les portes, et le château des chanoines est pillé en deux jours13 Soulèvement de la vallée de Saint-Amarin le 25 juillet 1789, pillage du château des chanoines : Legin, 2016 ; Gatrio, II. Les notices divergent sur les jours (27-28 ou 29 juillet).. Cinq siècles de patience urbaine tiennent dans ce geste de portier — on n'assiège pas, on n'incendie pas : on ouvre, simplement, et l'on regarde. Le second jour, le château n'est pas encore vide que les chanoines ont déjà renoncé à leurs droits14 Renonciation du chapitre à ses droits seigneuriaux le 28 juillet 1789 ; inventaire du 12 septembre 1789 (280 livres manquants) : Legin, 2016.. La dernière pièce du récit revient ainsi à la ville.

Étage de preuve — ce que ce chapitre affirme est classé dans la note sur les sources : le registre du chapitre VII, les légendes et traditions déclarées, l'interprétation narrative assumée.