Le témoin unique
1515 : un visiteur de Sélestat demande les livres anciens, et Velleius sort de l'oubli.
Le visiteur est arrivé de Bâle avec une lettre et peu de bagage. La lettre dit Beatus Rhenanus, de Sélestat. Il a trente ans, il parle un latin si propre que les frères le comprennent mal, et il demande les livres anciens. Le frère qu'on lui donne pour guide prend la clef au clou et passe devant. En traversant la cour, il pense à la chapelle Saint-Corneille, où l'on ne dit plus la messe depuis deux hivers, et il espère que le visiteur ne demandera pas à la voir.
La bibliothèque sent la chaux et la souris. Depuis l'abbé Barthélémy, on n'a rien fait relier. On restaure moins qu'on ne range : on redresse les livres tombés, on lie d'une ficelle les ais fendus, et l'on monte aux rayons du haut ce qu'on ne sait plus lire. L'abbé Georges a réduit les prébendes de moitié l'année de son élection. Le frère connaît le prix d'une peau de veau. Il sait qu'on ne la paiera pas pour des livres.
Le visiteur ne s'attarde pas en bas. Il passe devant les psautiers, devant les terriers, devant un recueil de chroniques dont il ne soulève pas le plat. Il monte à l'échelle et redescend avec un volume dont la couverture s'effrite. Il l'ouvre sur le pupitre comme on ouvre une fenêtre.
L'écriture est plus vieille que la maison telle qu'elle est aujourd'hui. Le frère ne saurait la dater. Le visiteur dit qu'elle est du temps de Charlemagne, et le frère hoche la tête sans savoir s'il faut s'en réjouir.
Le premier feuillet commence au milieu d'une phrase. La marge est mutilée, le début manque, et plus loin des pages entières font défaut. Le visiteur lit à voix basse, s'arrête, revient en arrière. Les mots sont collés les uns aux autres ; des lettres manquent, d'autres sont de trop. Il dit que le copiste ne comprenait pas ce qu'il copiait. Le frère pense au copiste, un homme mort depuis sept cents ans qui a tracé des lettres droites sur un sens qu'il ne voyait pas.
Puis le visiteur lit plus haut. C'est un soldat qui parle, dit-il, un certain Velleius, officier de cavalerie qui a suivi son général chez les Germains. Il traduit à mesure, en hésitant. Au bord d'un grand fleuve, un vieillard barbare monte seul dans une barque taillée dans un tronc, traverse jusqu'au camp et demande la permission de toucher le général. Il le touche. Il repart vers les siens en disant qu'il a vu ce jour-là les dieux dont il avait seulement entendu parler.
Le frère regarde par la fenêtre, vers la forêt qui monte aux crêtes. Il ne s'était jamais demandé si les Germains des livres romains étaient ses pères.
Le visiteur ne demande pas à emporter le volume. Il demande qu'on lui en fasse une copie, qu'il paiera. Le frère pense aux prébendes. C'est la première bonne nouvelle de l'année.
L'été suivant, à Bâle, un jeune juriste recopiera cette copie à la main, page après page. Cinq ans après la découverte, un imprimeur en fera un livre. Un correcteur de l'atelier relèvera une faute, reviendra au vieux volume et ajoutera dix pages de leçons à la fin. Puis le vieux volume disparaîtra, sans qu'on sache ni quand ni comment, et la copie faite pour le visiteur disparaîtra aussi.
Du livre que le frère a vu ouvrir ce jour-là, il restera une copie de copie, un imprimé et dix pages de fautes. C'est assez pour entendre le soldat. Le reste est perdu, et la main qui l'avait copié avec lui.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- Georges de Masevaux, abbé élu en 1513 ; les prébendes réduites de moitié et la chapellenie Saint-Corneille abolie le 8 décembre 1513 (Gava) ; la découverte du codex de Velleius Paterculus par Beatus Rhenanus à Murbach en 1515 ; la copie faite pour lui, puis perdue ; l'édition princeps chez Froben à Bâle en 1520, imprimée sur cette copie ; la copie de Bonifacius Amerbach, achevée en août 1516 (Bâle, bibliothèque universitaire), copie parallèle et non source de l'impression ; la collation de Johann Albert Burer, ajoutée à la fin ; la perte du codex ; le passage de Velleius, II, 107.
- Inféré
- l'absence de reliure depuis Barthélémy d'Andlau ; la présence du manuscrit de Dracol dans la même bibliothèque.
- Choisi
- le frère guide, figure sans nom ; la copie payée par le visiteur ; le motif prêté à Burer ; l'odeur, l'échelle, les rayons du haut ; les « deux hivers » sans messe à Saint-Corneille ; la pensée du frère sur les Germains.
- Ouvert
- la datation du codex, du VIIIe ou du IXe siècle ; le lieu de la collation de Burer ; le jugement de Rhenanus sur la corruption du texte, à citer d'après sa préface de 1520.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.