La barbe
Un moine en manteau de ville, des bagues aux doigts, attend sa sentence ; sa barbe est encore à Strasbourg.
On l'a amené de Murbach au matin, par la route du vallon. À la Neuenbourg, on le fait attendre dans une salle basse, debout, entre deux valets qui ne lui parlent pas. Il porte un manteau de drap fin, coupé comme celui d'un clerc de ville, et des bagues à plusieurs doigts. Sa barbe est longue. Sur le haut de sa tête, les cheveux ont repoussé depuis longtemps à la place de la tonsure.
Le château appartient à l'abbaye, et la ville en dessous a poussé sur ses terres. Jean-Walter de Greidt n'est pas chez des étrangers. Il est chez les siens, et ce sont les siens qui ont prêté la salle.
Depuis huit jours, une commission siège ici. Le nonce du pape en fait partie, avec des hommes de l'évêque de Bâle et de l'archiduc ; l'abbé de Saint-Blaise est venu de la Forêt-Noire. Ils ont entendu les moines l'un après l'autre et ont écrit ce que chacun disait des autres.
On le fait entrer. Les commissaires sont assis ; lui reste debout. Le greffier lit ce qu'on lui reproche. Le dossier a d'autres pages, mais celles qu'on lit à voix haute tiennent en peu de mots : l'habit d'un clerc séculier, des bagues aux doigts, une barbe longue, une tête sans tonsure. La sentence suit la lecture.
On ôte d'abord les bagues. Un valet les tire une à une ; il doit forcer sur l'une d'elles, et le greffier les inscrit à mesure sur une feuille. Puis on approche un tabouret. On a fait venir le barbier de la ville. Il a apporté son bassin, son linge et son rasoir, et il s'excuse auprès de personne en particulier. Il coupe d'abord aux ciseaux, à pleines mèches, puis il savonne et passe la lame. La barbe tombe sur le linge. Le nonce regarde. L'abbé de Saint-Blaise regarde ailleurs.
Quand c'est fini, le greffier se lève. Il ramasse une touffe sur le linge, la plie dans un papier et la joint au dossier, comme on joint une pièce.
Ce que pense Jean-Walter de Greidt pendant que la lame passe sur ses joues, aucun papier ne l'a gardé. Le greffier a noté ce qu'on lui a pris, pas ce qu'il a dit, s'il a dit quelque chose. On le voit seulement se lever, porter la main à son menton, puis la baisser. Deux valets le conduisent à une chambre qui ferme au verrou. Il y restera quelque temps.
On ne sait pas ce que sont devenues les bagues. La barbe est à Strasbourg, dans les archives de la ville, avec les pièces de l'enquête ; on ne sait pas par quel chemin elle y est arrivée. Des moines de Murbach, on garde des os dans un sarcophage, et une barbe dans un dossier.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- l'enquête de moralité ouverte le 15 août 1626 contre Jean-Walter de Greidt et ses confrères ; le nonce dans la commission ; les griefs (habit séculier, bagues, barbe longue, pas de tonsure) ; la barbe rasée, les bijoux ôtés, la courte incarcération ; sa famille noble d'origine suisse ; la barbe conservée comme pièce à conviction aux Archives de la Ville et de l'Eurométropole de Strasbourg (V 108/16), arrivée là « par un hasard inexpliqué » ; la sentence du 23 août à la Neuenbourg en présence du nonce et de l'abbé de Saint-Blaise (Legin).
- Inféré
- l'audition des moines un à un, qu'implique une enquête contre ses confrères.
- Choisi
- la route, la salle basse, les valets ; le barbier venu de la ville et ses gestes ; la bague qu'il faut forcer ; le greffier qui inscrit les bagues et plie la touffe ; les regards du nonce et de l'abbé ; la main portée au menton ; la chambre au verrou.
- Ouvert
- le 23 ou le 25 août, et la nature de l'acte de ce jour (sentence ou audition de témoin) ; la présence de représentants de l'évêque de Bâle et de l'archiduc, non vérifiée ; l'identification de Greidt avec le moine exilé à Muri (Legin) ; le sort des bagues.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.