Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · La nouvelle audio · Épisode 3 · Entre-chapitre C

Le siècle du bois

Ce que doivent les villages, ce que la guerre emporte, et le vallon qui passe à la France.

Laissons le moine à son verrou, et la barbe à son dossier. Il faut revenir d'un siècle en arrière, et cette fois descendre : non plus vers les rochers où la maison a posé ses tours, mais vers les villages qui la nourrissent. Ce que la bibliothèque ne disait pas, les registres le disent.

En 1506, le Livre des fiefs de l'abbaye écrit ce que doit Wattwiller. Quinze ohmes de vin rouge. À chaque décès, le meilleur catel, « la meilleure tête de bétail ou le meilleur meuble », que l'abbé prend dans la maison du mort. Le lundi, les plaids, où l'on juge les querelles du village et dont les amendes se partagent. Rien de cela n'est neuf, et c'est ce qui le rend lourd. Le fardeau n'a pas de date ; il a un poids, et c'est lui qui se lèvera.

Au printemps 1525, la révolte qui monte de Souabe passe le Rhin. Guebwiller ouvre ses portes aux insurgés, comme beaucoup de villes et de villages d'Alsace ; le couvent des Dominicains et celui d'Engelporten sont mis à sac. L'armée du duc Antoine de Lorraine écrase les bandes à Saverne, puis à Scherwiller. Les sujets de Murbach sont moins durement poursuivis que d'autres, et la chronique de Guebwiller en fait honneur à l'abbé Georges de Masevaux, celui-là même qui, douze ans plus tôt, coupait les prébendes de moitié. La maison encaisse le choc mieux qu'on ne l'aurait cru. Les redevances demeurent.

Elle se cherche alors des appuis plus hauts que ses rochers. Les Habsbourg la tiennent pour un avant-poste et la paient en privilèges. Charles Quint lui accorde le droit de battre monnaie, et un atelier s'installe à Saint-Amarin. Puis Rome unit à Murbach l'abbaye de Lure, de l'autre côté des Vosges, avec ses mines d'argent. Les deux couvents restent distincts, mais n'ont plus qu'un abbé. Il porte les deux armes, le lévrier de Murbach et la main bénissante de Lure, et dispose de deux voix aux diètes de l'Empire.

En 1587, l'Autriche place Murbach en commende. L'abbé est désormais un archiduc, qui gouverne de loin ; les archiducs se succéderont, avec une interruption, jusqu'en 1662. Quand la visite de 1616 trouve un couvent sans vie commune, une sacristie mal tenue, des livres d'église déchirés, c'est d'abord cette absence qu'elle constate. C'est dans cette maison sans maître présent qu'on a rasé un moine.

Puis vient la guerre. Les Suédois entrent à Guebwiller ; quatre ans durant, la principauté est pillée et repillée. Les religieux ont cru mettre à l'abri leur trésor et leurs livres au château de Wildenstein, au fond de la vallée de Saint-Amarin, qu'ils jugeaient imprenable. On raconte qu'un capitaine en vola une partie et alla la vendre à Luxeuil. La communauté se disperse ; on cesse de recevoir des novices. Il vient un temps où il n'y a plus une voix au chœur.

La paix de Westphalie cède à la France les droits des Habsbourg en Alsace. Murbach, qui ne relève que de l'Empereur, se croit hors du lot, et garde pour un temps ce privilège. En 1680, Louis XIV la fait entrer dans sa souveraineté, et Guebwiller devient française. L'abbé reste prince, et la maison garde ses redevances.

La guerre achève ce qu'un registre de 1506 disait déjà de Hartmannswiller, en quatre mots : « tout est devenu bois ».

Sur le toit de la nef, le vieux sapin tient encore. Personne ne monte plus le vérifier.

Le récit historique · La nouvelle d'une traite

Registre de la pièce ▾
Attesté
les redevances de Wattwiller au Livre des fiefs de 1506 (quinze ohmes de vin rouge, le meilleur catel, les plaids du lundi et le partage des amendes) et la mention de Hartmannswiller, « tout est devenu bois » (AD68, 9G, fol. 2 et fief von Hus, lecture de l'auteur) ; la guerre des Paysans de 1525 et les défaites de Saverne et de Scherwiller face au duc Antoine de Lorraine ; Georges de Masevaux, abbé de 1513 à 1542, et la réduction des prébendes en 1513 (Gava) ; le droit de battre monnaie du 7 mars 1544 et le premier atelier à Saint-Amarin (Divo, d'après Künker) ; l'union perpétuelle de Lure prononcée le 12 mars 1554 par le légat Morone et confirmée par Pie IV en 1560 (BnF ; Künker) ; la commende autrichienne à partir de 1587 ; la visite de 1616 ; les ravages de la guerre de Trente Ans ; Westphalie (1648) et l'entrée dans la souveraineté française en 1680.
Tradition déclarée
le capitaine qui vole une partie du trésor de Wildenstein et va le vendre à Luxeuil (« on raconte »).
Choisi
le rapprochement de la commende et de la scène de la barbe ; la guerre présentée comme achèvement d'une déprise déjà ancienne en 1506.
Ouvert
l'ouverture des portes de Guebwiller aux insurgés en 1525, le sac des couvents des Dominicains et d'Engelporten, l'éloge de l'abbé Georges par la chronique de Guebwiller, les armes de Lure et les deux voix aux diètes ; le sort exact du trésor de Wildenstein ; l'interruption de la commende archiducale (Jean-Georges de Kalkenriedt, 1600-1614).

Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.