Ici repose la GloireMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · La nouvelle audio · Épisode 4 · Pièce 14
Août 1738, le chœur dépouillé.

La première pioche

Août 1738 : on dépose le toit de la nef pour une église qui ne sera jamais bâtie.

Les hommes sont sur le toit depuis l'aube. On les entend avant de les voir : un pas qui cherche l'appui, une latte qui grince, puis le bruit sec des tuiles qu'on se passe de main en main jusqu'à l'échelle. Sous le talon, c'est du vieux sapin, noirci, que personne n'a regardé depuis qu'on l'a posé. Le grès viendra ensuite.

En bas, dans le chœur, un vieil homme regarde ce qui reste. Bernard de Ferrette est monté de Guebwiller au matin. Il est entré à Murbach en 1691 ; il tient les archives de la maison, et chaque soir il tient aussi son journal. Les images sont parties les premières, roulées dans des toiles. Les autels sont nus. Le Saint-Sacrement a été porté à la salle du chapitre, puis à Saint-Sixte. Sur la pierre des autels, là où étaient les nappes, la poussière dessine des rectangles plus clairs.

Le 4 août, le chapitre a décidé de rebâtir ici, dans le vallon, et non à Guebwiller, où la communauté vit depuis juillet. La décision dit qu'on veut « revenir à cette chère solitude ». Le lendemain, le coadjuteur a posé la première pierre. Il y avait des cierges et du monde ; on a chanté. Les plans sont de Bastucus. Ils sont étalés sur une table de la sacristie, tenus aux coins par des chandeliers dont on n'a plus l'usage.

Ce n'est pas la première église qu'il voit s'ouvrir. En 1692, un an après son entrée, il a vu tomber Sainte-Marie ; l'année suivante, l'ancienne Saint-Sixte, qu'on a rebâtie depuis. Il se souvient du bruit. Celle-ci, on l'ouvre dans la joie d'un retour. Il ne sait pas encore si cela fait une différence pour les pierres.

Au milieu du chœur, une dalle est plus neuve que les autres. Maurus d'Ichtersheim, le doyen, y est couché depuis huit mois. On l'a mis là en hiver, à la place d'honneur, dans une église qu'on croyait faite pour durer. Les ouvriers passent autour sans marcher dessus. Personne ne leur a dit de le faire.

Le 4 mai, on est allé en procession jusqu'à Saint-Corneille. Il se rappelle les bannières dans le chemin, l'herbe mouillée, les voix qui portaient mal dans le vallon. C'était avant la décision. On priait peut-être déjà pour elle.

Le soir, à Guebwiller, il écrit. D'ordinaire, il écrit tout : les morts et leurs vertus, les visites, les querelles des capucins. L'an dernier, il a fait tenir la vie du prince-abbé dans un distique, Bruma dedit mitram, fasces aestate relinquo, l'hiver m'a donné la mitre, l'été je rends les faisceaux. Ce soir, il note la date, la décision du chapitre, la pierre posée, les autels dépouillés, le Saint-Sacrement transporté. Il n'écrit pas que la nef découverte laisse entrer le vent du vallon jusque dans le dortoir vide. Il n'écrit pas les dettes, dont on parle à voix basse au réfectoire. Il n'écrit pas ce qu'il a pensé devant la dalle du doyen.

Le 19 janvier, le chapitre reviendra sur sa décision, prétendument à cause des dettes. Le chantier s'arrêtera, et la première pierre ne portera rien.

Le récit historique · La nouvelle d'une traite

Registre de la pièce ▾
Attesté
(Gatrio, II, p. 613-616, d'après le Diarium et les procès-verbaux capitulaires) la décision du 4 août 1738 de rebâtir à Murbach et de « revenir à cette chère solitude » ; la première pierre posée le 5 par le coadjuteur, Léger de Rathsamhausen ; les images emportées, les autels dépouillés, le Saint-Sacrement porté à la salle du chapitre puis à Saint-Sixte ; les plans de l'architecte Bastucus ; le doyen Maurus d'Ichtersheim, mort le 18 décembre 1737 et inhumé au milieu du chœur ; la procession à Saint-Corneille du 4 mai 1738 ; le revirement du 19 janvier 1739, « prétendument à cause des dettes » ; l'entrée de Bernard de Ferrette en 1691 et son Diarium ; la démolition de Sainte-Marie le 8 juillet 1692 et celle de l'ancienne Saint-Sixte le 7 août 1693, rebâtie à partir de 1697 (Gatrio ; Gava) ; le projet déjà ancien de s'installer à Guebwiller, refusé par le nonce sous l'abbé Célestin de Beroldingen.
Attesté encore
(Diarium, éd. Ingold) le ton personnel et ironique du journal, et le distique composé par Ferrette à la mort de Célestin de Beroldingen, le 10 mai 1737 (« Bruma dedit mitram, Fasces aestate relinquo, / Nascor in automno, Flora coronat opus »), dont la scène cite le premier vers.
Inféré
les dettes dont on parle au réfectoire, d'après le revirement ; la nef déjà découverte au moment de la scène.
Choisi
les tuiles, les toiles, les rectangles de poussière, les chandeliers sur les plans ; les ouvriers qui évitent la dalle ; les bannières et l'herbe mouillée ; la montée de Ferrette au vallon ce jour-là ; ce qu'il écrit et ce qu'il tait ce soir-là, contre l'habitude d'un journal volontiers bavard.
Diarium
(éd. Ingold) la mort de Maur d'Ichtersheim le 18 décembre 1737 et son inhumation « au milieu du chœur » ; la communauté installée au château de Guebwiller depuis le 12 juillet 1738, Ferrette compris — sa présence au chœur de Murbach en août relève donc du choisi (montée pour la cérémonie ou pour le chantier) ; l'édition abrégée ne retient aucune entrée sur la première pierre.
Ouvert
le texte du manuscrit original pour ces jours-là.

Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.