Seize quartiers
Seize écus sur un carton peint : la règle de saint Benoît cède la place à un chapitre de nobles.
On a tendu la salle. Sur la table, devant les stalles, un grand carton peint est dressé contre un chandelier : seize écus sur quatre rangées, chacun avec un nom au-dessous, et tout en bas, seul, le nom du jeune homme qu'on reçoit aujourd'hui. Au bout du banc, le plus jeune des moines a pris la place que lui laisse son rang. Ils sont dix à porter encore la coule noire. Il compte, par habitude, et trouve dix.
Les bulles sont datées du 11 août. Elles ont été lues ici, à voix haute, devant les mêmes stalles. Le monastère qu'on disait de saint Benoît depuis plus de mille ans devient un chapitre noble, et ses religieux des chanoines. La règle n'est abolie par aucune phrase. Elle cesse d'être citée.
On apporte l'Évangile sur un coussin. Sept chevaliers s'avancent l'un après l'autre. Ils ne jurent pas pour eux-mêmes. Chacun pose la main sur le livre et atteste que le jeune homme compte seize quartiers : seize aïeux nobles, jusqu'aux arrière-arrière-grands-parents, du côté du père comme du côté de la mère. Le greffier écrit leurs noms à mesure. Le jeune homme se tient debout près du carton et regarde ses propres armes, comme s'il les découvrait.
Le moine connaît la plupart de ces noms. Il les a lus ailleurs, dans les registres qu'on garde au trésor. Dès 1506, l'Urbar, le grand registre de la principauté dressait la liste de ses vassaux, « comtes, seigneurs, chevaliers et écuyers », chacun avec ce qu'il tenait de l'abbaye. Deux siècles et demi plus tard, les mêmes familles reviennent, par les femmes et par les branches cadettes. Celles qui tenaient d'elle des fiefs tiennent maintenant ses stalles.
Lui aussi a dû prouver sa naissance, quand il est entré. La maison ne reçoit plus que des nobles depuis longtemps. Mais on la lui avait demandée à la porte, comme une condition, et ensuite on lui avait demandé autre chose. Il avait promis la stabilité, la conversion de ses mœurs et l'obéissance. Il avait chanté le Suscipe, et la communauté l'avait repris trois fois après lui.
Aujourd'hui, personne ne demande au jeune homme ce qu'il promet. On lui demande d'où il vient, et sept hommes répondent à sa place. Puis on le conduit à sa stalle, et il s'assied.
Le moine pense qu'il faudrait dire quelque chose, et il ne sait pas à qui. Il est le dernier entré des dix. Selon toute vraisemblance, il sera aussi le dernier à mourir en moine. Il n'y a pas d'office pour cela.
Le greffier sèche l'encre sur les sept noms. Sur le lutrin, le livre de la règle est resté fermé. Personne ne le range.
Le récit historique · La nouvelle d'une traite
Registre de la pièce ▾
- Attesté
- les bulles de sécularisation du 11 août 1764 ; les dix religieux restants ; la transformation de l'abbaye en chapitre noble ; la preuve de seize quartiers de noblesse et le serment de sept chevaliers sur l'Évangile ; l'installation du chapitre à Guebwiller depuis 1759 ; l'exigence des seize quartiers déjà posée en 1738, quand le chapitre accepte, sur la demande de l'intendant, d'ouvrir l'entrée à tous les sujets du roi (Gatrio, II, 643) ; la liste des vassaux de l'Urbar de 1506 (AD68, 9G, lecture de l'auteur) ; les vœux de stabilité, de conversion des mœurs et d'obéissance, et le Suscipe chanté par le novice et repris par la communauté (Règle, ch. 58).
- Inféré
- la lecture des bulles devant le chapitre ; la présence au trésor des registres de fiefs.
- Choisi
- la réception du jeune homme le jour même ; le carton peint aux seize écus ; le plus jeune des dix, figure sans nom ; la continuité des familles vassales dans les stalles, présentée comme tendance et non comme démonstration ; le livre de la règle sur le lutrin.
- Ouvert
- la date et le lieu exacts de la première réception sous les nouveaux statuts.
Le registre accompagne chaque pièce : il dit l'étage de preuve de ce que vous entendrez. La méthode et la note du récit ont leurs pages propres.